ByteDance, BYD, Shein : les 100 champions chinois qui conquièrent le monde
ByteDance arrive en tête du premier classement Going Global 100, qui recense les cent entreprises chinoises les plus avancées dans leur expansion internationale. Ce palmarès, publié par le South China Morning Post, révèle une bascule profonde : ce ne sont plus les grands groupes d’État qui tirent la mondialisation chinoise, mais des entreprises privées de la tech, du e-commerce et des véhicules électriques. La vraie tension est là – Pékin a longtemps instrumentalisé ses champions publics pour rayonner à l’étranger. Désormais, ce sont les acteurs privés qui mènent la charge, souvent malgré un marché intérieur sous pression.
- ByteDance domine le Going Global 100, devant Foxconn, Shein et BYD.
- Les deux tiers du classement sont des entreprises tech ou de grande consommation, à capitaux privés.
- L’investissement chinois à l’étranger a atteint un record de 214 milliards de dollars l’an dernier.
- La saturation du marché intérieur et les guerres des prix poussent les entreprises vers l’international.
Un classement inédit pour cartographier la mondialisation chinoise
Plus de 2 000 entreprises ont été évaluées pour constituer ce palmarès. Chaque candidat a reçu une note pondérée selon trois critères : le chiffre d’affaires réalisé à l’étranger, la part des revenus étrangers dans le total et la vitesse de croissance internationale. Le résultat est sans appel.
ByteDance occupe la première place. Derrière elle, on trouve Foxconn Industrial Internet, le sous-traitant qui assemble les iPhone d’Apple, puis Shein, la plateforme de mode ultra-rapide, et BYD, le constructeur de véhicules électriques. Environ deux tiers des membres du classement sont des entreprises technologiques ou des fabricants de produits de consommation – voitures électriques incluses.
- 214 milliards de dollars : investissement direct chinois à l’étranger en 2025, un record historique, en hausse de 11,1 %.
- +50 % : progression des ventes internationales de ByteDance l’an dernier.
- 4 milliards de dollars : chiffre d’affaires annualisé de ByteDance dans l’IA, le plus élevé parmi les entreprises chinoises.
- +70 % : croissance du volume brut de marchandises sur TikTok Shop.
- 88,3 % : hausse des investissements chinois dans les services logiciels et informatiques à l’étranger, à 13,1 milliards de dollars.
- La Chine a lancé sa stratégie officielle « going global » pour encourager ses entreprises à construire des marques reconnues mondialement, au-delà de leur rôle historique d’assembleurs à bas coût.
- En 2023, Pékin a réorienté l’initiative des Routes de la soie vers des projets plus petits et plus rentables, après des difficultés d’endettement et des résistances dans certains pays partenaires.
- Les nouvelles politiques de soutien à l’e-commerce transfrontalier, introduites à partir de 2021, ont fortement accéléré la dynamique d’internationalisation des acteurs privés chinois. Shein est notamment au cœur des tensions commerciales entre la Chine et l’Europe, comme en témoignent les menaces de représailles de Pékin contre la loi française sur l’ultra-fast fashion.

ByteDance : la tech privée comme fer de lance à l’étranger
ByteDance a augmenté ses ventes internationales de près de 50 % l’an dernier. La part des revenus étrangers dans son chiffre d’affaires total est passée de 25 % à plus de 30 %. TikTok Shop, son bras armé e-commerce, a enregistré une hausse de 70 % de son volume brut de marchandises.
L’entreprise fondée par Zhang Yiming – désigné homme le plus riche d’Asie par le Bloomberg Billionaires Index – affiche par ailleurs 4 milliards de dollars de revenus annualisés dans l’intelligence artificielle. C’est le chiffre le plus élevé parmi toutes les entreprises chinoises. Pour soutenir cette expansion, ByteDance construit des centres de données en Thaïlande et au Brésil. Cette stratégie d’infrastructure internationale prolonge ses investissements massifs en Chine : ByteDance contrôle déjà un cinquième des data centers IA en Chine, ce qui lui confère une capacité de calcul sans équivalent dans le secteur privé chinois.
La fin de l’ère des grands groupes d’État à l’international
La photo était très différente il y a dix ans. Quand Pékin lançait l’initiative des Routes de la soie en 2013, ce sont les entreprises publiques qui dominaient la scène internationale. Elles envoyaient ingénieurs, bâtisseurs et financiers sur des mégaprojets d’infrastructure à travers l’Asie, l’Afrique et l’Europe.
Ce modèle a montré ses limites. Des projets se sont retrouvés englués dans des dettes et ont suscité des oppositions locales. En 2023, Pékin a recentré l’initiative vers des projets plus petits et plus rentables. Dans le même temps, les entreprises privées ont pris le relais.
« Les firmes privées ont commencé à dominer, portées par l’essor de l’électronique grand public, des plateformes e-commerce, de la tech numérique, des véhicules électriques et de la greentech », analyse Jayant Menon, chercheur à l’Institut ISEAS – Yusof Ishak de Singapour. Charles Chang, professeur de finance à l’université Fudan de Shanghai, précise que certaines entreprises publiques ont pris des participations dans des firmes privées pour capter une part de la croissance à l’étranger, notamment dans la robotique et l’électronique grand public.
Le marché intérieur sous pression : moteur inattendu de l’expansion
La mondialisation des entreprises chinoises n’est pas seulement le fruit d’une ambition. Elle est aussi une réponse à des difficultés domestiques réelles. La Chine traverse une longue crise immobilière, une consommation atone et des incertitudes sur l’emploi. Ces conditions poussent les entreprises à chercher de la croissance ailleurs.
Les guerres des prix à l’intérieur du pays – particulièrement intenses dans les véhicules électriques et l’électronique – rongent les marges. Aller à l’étranger, c’est aussi échapper à cette compétition destructrice. L’investissement direct chinois à l’étranger a atteint 214 milliards de dollars l’an dernier, un record, plaçant la Chine au rang de deuxième source mondiale de capitaux, derrière les États-Unis seulement.
Le Sud-Est asiatique, nouveau hub de la mondialisation chinoise
Parmi les membres du Going Global 100, 88 sont présents ailleurs en Asie, 78 en Amérique du Nord et 71 en Europe. Le Sud-Est asiatique occupe une place à part. Sa proximité géographique, ses accords de libre-échange et ses coûts salariaux encore inférieurs à ceux de la Chine en font une destination privilégiée.
BYD l’illustre concrètement. Le constructeur a ouvert une usine de véhicules électriques en Thaïlande en 2024, pour un investissement de 490 millions de dollars. La région offre aussi un avantage tactique : les exportations depuis ces pays sont soumises à des droits de douane américains moins élevés que les exportations depuis la Chine. Jayant Menon parle de « nearshoring », une délocalisation à courte distance pour contourner les barrières tarifaires.

Tech, véhicules électriques, e-commerce : trois secteurs qui tirent la marche
Le classement Going Global 100 fait ressortir trois grandes familles d’entreprises à l’international.
- La tech grand public et l’IA : ByteDance et DeepSeek sont en tête. DJI, le fabricant de drones, et miHoYo, le studio de jeux vidéo, figurent parmi les marques les plus visibles à l’étranger.
- Les véhicules électriques : BYD, Geely et SAIC Motor ont construit des positions fortes sur les marchés étrangers grâce à des prix compétitifs et des avancées technologiques, notamment dans les batteries.
- L’e-commerce et la mode : Shein incarne la montée en puissance de marques chinoises qui vendent directement aux consommateurs mondiaux, sans passer par des intermédiaires.
Les dépenses chinoises dans les services informatiques et logiciels à l’étranger ont bondi de 88,3 % à 13,1 milliards de dollars. Ce chiffre traduit un changement de nature : la Chine n’exporte plus seulement des produits physiques, mais aussi des services numériques et des plateformes.
Des marques mondiales, pas seulement des assembleurs
Le changement de rôle est peut-être le plus frappant. Pendant des décennies, les entreprises chinoises ont fabriqué pour des marques étrangères. Foxconn, deuxième du classement, reste l’exemple emblématique de ce modèle : il assemble les produits Apple sans porter de marque propre à grande échelle.
Mais la majorité du Going Global 100 suit désormais un chemin différent. Ces entreprises construisent leurs propres marques, leurs propres canaux de distribution et leurs propres communautés d’utilisateurs à l’étranger. Cette évolution correspond à la stratégie officielle de Pékin, qui encourage ses entreprises à ne plus seulement produire, mais à exister dans l’esprit des consommateurs mondiaux.
Charles Chang, de Fudan, résume la logique : les secteurs où la Chine est forte – robotique, électronique, véhicules électriques – sont aussi ceux où la saturation domestique est la plus aiguë. L’international n’est plus un complément, c’est une nécessité.
- ByteDance domine le premier classement Going Global 100, qui mesure l’expansion internationale de 2 000 entreprises chinoises.
- Les entreprises privées de la tech ont supplanté les groupes d’État comme moteurs de la mondialisation chinoise.
- L’investissement direct chinois à l’étranger a atteint 214 milliards de dollars, un record historique.
- La saturation du marché intérieur et les guerres des prix poussent les entreprises à chercher de la croissance à l’étranger.
- Le Sud-Est asiatique s’impose comme le premier hub de production et d’expansion pour les acteurs chinois.
Ce classement confirme une thèse que les faits soutiennent depuis plusieurs années : la mondialisation chinoise a changé de nature. Elle n’est plus portée par des ingénieurs d’État construisant des ports et des routes, mais par des entreprises privées qui bâtissent des marques, des plateformes et des produits technologiques à destination des consommateurs du monde entier. C’est un saut qualitatif, pas seulement quantitatif.
Pour l’Europe et la France, ce basculement pose une question industrielle concrète. Face à des acteurs qui combinent vision de long terme, exécution rapide et soutien public indirect, la réponse ne peut pas être uniquement douanière. Taxer Shein ou BYD sans investir massivement dans ses propres filières – batteries, IA, e-commerce – revient à protéger des positions qui s’érodent sans les renforcer.
Ce que le lecteur français devrait en retenir : la Chine ne se contente plus de produire moins cher. Elle construit des marques globales, des infrastructures numériques et des capacités d’innovation qui lui permettent de concurrencer sur le terrain où l’Occident se croyait le mieux armé.
Une mondialisation qui ne fait que commencer
Le Going Global 100 est un instantané, pas un point d’arrivée. Les entreprises chinoises consolident leur présence en Asie et accélèrent en Europe et en Amérique du Nord, malgré des obstacles réglementaires et politiques croissants. La pression sur TikTok aux États-Unis, les restrictions sur les voitures électriques chinoises en Europe, les débats sur Shein illustrent cette friction.
Mais les chiffres parlent : 214 milliards de dollars investis à l’étranger en un an, une croissance de 88 % dans les services numériques, une présence dans 88 pays pour les membres du classement. Cette dynamique n’est pas conjoncturelle. Elle repose sur une base industrielle, une compétition intérieure féroce et un appui public structurel que peu de pays peuvent répliquer à cette échelle.
Et vous, pensez-vous que les entreprises européennes peuvent tenir face à cette vague de marques chinoises mondiales ? Partagez votre avis en commentaire.
Sources : South China Morning Post
