Hybrid bonding : comment la Chine contourne les sanctions américaines sur les puces

Hybrid bonding : comment la Chine contourne les sanctions américaines sur les puces

Les exportations chinoises de circuits intégrés ont bondi de 136 % en septembre pour atteindre 45 milliards de dollars. Ce chiffre impressionne, mais il masque une réalité plus profonde : la Chine ne se contente plus d’exporter des puces ordinaires. Elle maîtrise de mieux en mieux le hybrid bonding, une technique d’assemblage avancée qui améliore les performances des puces sans nécessiter les machines de lithographie les plus sophistiquées. C’est précisément là que réside l’enjeu stratégique. Les sanctions américaines bloquent l’accès aux équipements EUV d’ASML. En réponse, Huawei et CXMT ont fait du hybrid bonding une arme de contournement industriel. Et ASML elle-même surveille de près cette technologie, au point de déposer des dizaines de brevets dans ce domaine.

En bref

  • Les exportations chinoises de circuits intégrés ont augmenté de 136 % en valeur en septembre, portées par la flambée des prix mémoire liée à l’IA.
  • Huawei a révélé que son Kirin 9050 intègre plus de 50 millions de connexions hybrid bonding, augmentant la densité de transistors de 53,5 %.
  • CXMT a annoncé une architecture DRAM 4F square basée sur le hybrid bonding, sans recours aux machines EUV.
  • ASML a déposé 27 familles de brevets liés au hybrid bonding entre fin 2022 et fin 2024, signe d’un pivot stratégique vers les procédés back-end.

Un bond en valeur qui révèle la montée en gamme

En septembre, la Chine a exporté 32,7 milliards d’unités de circuits intégrés. En volume, la progression reste modeste : +1 % sur un an. Mais en valeur, c’est une autre histoire. La hausse atteint 136 % en un an, pour un total de 45 milliards de dollars sur le seul mois de septembre. Sur les neuf premiers mois de l’année, les exportations totalisent près de 302 milliards de dollars pour 275,2 milliards d’unités.

Ce décalage entre volume et valeur n’est pas un accident. Il reflète deux réalités simultanées. D’abord, la pénurie mondiale de mémoire, alimentée par la course aux infrastructures IA, a fait monter les prix. Ensuite, les produits chinois exportés montent progressivement en gamme. Wang Jun, porte-parole de l’Administration générale des douanes, résume la dynamique : « le développement fulgurant de l’IA a accéléré les investissements mondiaux en puissance de calcul, ce qui élargit la demande en produits manufacturés intermédiaires ».

Chiffres clés

  • +136 % : hausse des exportations chinoises de circuits intégrés en valeur en septembre, à 45 milliards de dollars
  • 302 milliards de dollars d’exportations de puces sur les neuf premiers mois de l’année
  • +150 % : progression des importations de mémoire par la Chine sur la même période
  • 27 familles de brevets hybrid bonding déposées par ASML entre décembre 2022 et novembre 2024
  • 53,5 % : gain de densité de transistors obtenu par Huawei grâce à son architecture LogicFolding
Contexte

  • Les sanctions américaines bloquent l’accès des entreprises chinoises comme Huawei et CXMT aux machines de lithographie EUV d’ASML, indispensables pour graver les puces les plus avancées.
  • Le hybrid bonding est une technique qui connecte directement des puces ou des tranches de silicium, créant des liaisons électriques à très haute densité. Elle améliore les performances sans passer par la lithographie avancée.
  • JCET, l’un des leaders chinois du packaging de puces, investit 1,15 milliard de dollars dans une nouvelle usine de packaging avancé à Shanghai, signe que la filière s’organise à grande échelle en Chine.
Usine de fabrication de semi-conducteurs en Chine vue du ciel
La Chine intensifie ses investissements dans la production de puces avancées. (Illustration générée par IA)

Le hybrid bonding : une technique qui change les règles du jeu

Le hybrid bonding consiste à relier directement deux puces ou deux tranches de silicium, sans fil ni soudure. Les connexions électriques sont créées par contact direct entre les surfaces métalliques. Cette approche permet d’atteindre une densité de liaisons bien supérieure aux techniques d’assemblage traditionnelles.

Les avantages sont concrets. Une étude de Guotai Haitong Securities, citant des données Samsung, indique que le hybrid bonding réduit de 30 % la résistance thermique dans les empilements de mémoire à haute bande passante. Moins de chaleur accumulée signifie moins de refroidissement nécessaire, et donc des coûts d’infrastructure réduits. Dans un contexte où les data centers IA consomment des quantités colossales d’énergie, ce gain n’est pas marginal.

Pour Huawei et CXMT, la technologie offre un avantage supplémentaire : elle permet d’améliorer les performances des puces sans avoir besoin des équipements de lithographie EUV interdits d’importation. C’est un contournement architectural, pas une imitation.

Huawei et CXMT transforment une contrainte en avantage

Huawei a révélé cette semaine les détails techniques de son Kirin 9050. La puce utilise l’architecture LogicFolding, développée dans le cadre de sa Tau Scaling Law, un cadre architectural conçu pour progresser sans accès aux technologies de fabrication de pointe. Le Kirin 9050 intègre plus de 50 millions de liaisons hybrid bonding et affiche une densité de transistors en hausse de 53,5 %. C’est la première puce produite en masse à utiliser cette approche à cette échelle.

CXMT suit une trajectoire parallèle. Le fabricant de mémoire a annoncé la semaine dernière que son architecture DRAM « 4F square » utilise le hybrid bonding pour augmenter la densité de bits par tranche de silicium, sans recourir aux machines EUV. Cette annonce s’inscrit dans une dynamique de rattrapage accéléré que le marché a déjà sanctionné positivement : l’action CXMT avait bondi de 466 % lors de son introduction en bourse à Shanghai. La stratégie technologique de l’entreprise, qui vise à dépasser Samsung sur certains segments de mémoire, repose en partie sur ces innovations d’assemblage.

ASML pivote vers le back-end : un signal stratégique fort

Le géant néerlandais ASML domine le marché de la lithographie. Ses machines EUV sont indispensables pour graver les puces les plus avancées du monde. Mais les sanctions ont exclu ses meilleurs équipements du marché chinois, et le hybrid bonding émerge comme une voie alternative que ses concurrents exploitent. ASML ne regarde pas cette évolution de loin.

Selon le cabinet de recherche SemiAnalysis, ASML a déposé 27 familles de brevets liés aux outils de hybrid bonding entre décembre 2022 et novembre 2024. Le chiffre réel pourrait être plus élevé, car certains dépôts récents n’ont pas encore été publiés. L’entreprise développe également, avec les sociétés néerlandaises Prodrive Technologies et VDL ETG, l’architecture d’un outil de hybrid bonding.

Interrogé par le South China Morning Post, ASML a confirmé qu’il continuerait « à observer dans quelles directions l’industrie de l’intégration 3D évoluera et à voir comment cela s’articule avec la feuille de route d’ASML ». SemiAnalysis estime qu’ASML pourrait prendre un avantage dans la précision d’alignement et le contrôle des particules, deux facteurs déterminants pour les rendements en hybrid bonding, en transférant son expertise acquise en lithographie.

La dépendance aux équipements importés reste réelle

La Chine maîtrise la conception de puces utilisant le hybrid bonding. Mais fabriquer les équipements nécessaires à son déploiement industriel est une autre affaire. Selon une étude de Huaan Securities, la Chine reste très dépendante des machines importées, notamment pour les équipements avancés de hybrid bonding.

Plusieurs fabricants chinois cherchent à combler cet écart. Piotech et Xinhui Lianxin figurent parmi les acteurs les plus avancés. Piotech a généré 136 millions de yuans de revenus issus de ses équipements de hybrid bonding en 2025, soit une hausse de 41,9 % sur un an. C’est encore modeste à l’échelle de l’industrie mondiale, mais la trajectoire est claire. Des analystes de Nomura notent que l’architecture LogicFolding de Huawei devrait stimuler la demande pour ces équipements, ainsi que pour les outils de dépôt de couches minces que Piotech fabrique déjà.

Ingénieurs examinant des tranches de silicium dans une salle blanche
Le hybrid bonding exige une précision d’alignement extrême, un domaine où ASML entend s’imposer. (Illustration générée par IA)

L’IA pousse toute la chaîne : mémoire, serveurs, stockage

Au-delà des puces avancées, la vague IA tire l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement chinoise. Les exportations de composants informatiques ont été multipliées par 2,1 sur neuf mois. Celles de composants mémoire comme les SSD ont progressé de 1,3 fois. Les exportations de serveurs ont augmenté de 7,2 %.

La Chine importe aussi massivement. Les importations de mémoire ont progressé de 150 % sur neuf mois, et celles de circuits intégrés de 56,6 %. Ce double mouvement – exporter des puces, en importer d’autres – illustre une intégration profonde dans la chaîne mondiale, pas une autarcie technologique. Les exportations de lunettes IA et de robots commencent également à s’ouvrir vers les marchés étrangers, selon Wang Jun, sans que des chiffres précis aient été communiqués.

Ce qu’il faut retenir

  • Les exportations chinoises de puces ont bondi de 136 % en valeur en septembre, portées par la demande IA mondiale et la hausse des prix de la mémoire.
  • Huawei et CXMT utilisent le hybrid bonding pour améliorer leurs puces sans accès aux machines EUV bloquées par les sanctions américaines.
  • ASML surveille le hybrid bonding de près et a déposé 27 familles de brevets dans ce domaine en moins de deux ans.
  • La Chine reste dépendante des équipements étrangers pour le hybrid bonding, mais des acteurs locaux comme Piotech progressent rapidement.
  • L’IA tire l’ensemble de la chaîne technologique chinoise : mémoire, serveurs, composants et nouveaux produits comme les lunettes IA.
Analyse Chinecroissance

Le hybrid bonding illustre parfaitement comment les sanctions américaines produisent parfois l’effet inverse de celui recherché. En bloquant l’accès aux machines EUV, elles ont forcé Huawei et CXMT à investir dans des approches architecturales alternatives. Le résultat est une montée en compétence accélérée dans un domaine – l’assemblage avancé – que les acteurs installés considéraient comme secondaire.

Pour les entreprises européennes, le signal est double. ASML voit émerger un terrain où son expertise en lithographie pourrait se transférer, mais aussi de futurs concurrents chinois qui progressent vite. La fenêtre pour s’imposer dans le hybrid bonding est ouverte, mais elle ne le restera pas indéfiniment.

La France et l’Europe feraient bien de regarder cette dynamique sans condescendance. La Chine ne copie plus : elle innove sous contrainte, ce qui est souvent la meilleure école.

Une course technologique qui redessine les frontières du possible

Le hybrid bonding n’est pas une astuce de contournement provisoire. C’est une direction durable de l’industrie des semi-conducteurs, validée par les dépôts de brevets d’ASML, par les investissements de JCET et par les annonces successives de Huawei et CXMT. La Chine a transformé une contrainte imposée de l’extérieur en moteur d’innovation interne. Les chiffres d’exportation de septembre confirment que cette stratégie produit déjà des résultats mesurables.

Et vous, pensez-vous que le hybrid bonding va durablement rebattre les cartes dans la course aux semi-conducteurs ? Partagez votre analyse dans les commentaires.

Sources : South China Morning Post – ASML eyes hybrid bonding, South China Morning Post – China chip exports jump 136%

(Les illustrations de cet article ont été générées avec Gemini)
Qu'est-ce que le hybrid bonding et pourquoi est-ce important pour les puces ?
Le hybrid bonding est une technique d’assemblage de puces qui crée des connexions électriques en joignant directement des surfaces métalliques, sans fil ni soudure. Cette méthode permet d’atteindre une densité de liaisons très élevée, d’améliorer la dissipation thermique et d’augmenter les performances globales. Pour les fabricants chinois comme Huawei et CXMT, elle offre un moyen de progresser sans accéder aux machines de lithographie EUV bloquées par les sanctions américaines.
Pourquoi ASML s'intéresse-t-il au hybrid bonding alors qu'il domine la lithographie ?
ASML cherche à étendre son activité au-delà de la lithographie, un marché qu’il domine déjà. Le hybrid bonding représente un segment en forte croissance dans les procédés dits back-end, c’est-à-dire l’assemblage des puces après leur fabrication. Selon SemiAnalysis, ASML pourrait transférer son expertise en alignement de précision et contrôle des particules vers ces nouveaux équipements, où les mêmes défis techniques se posent.
Comment la Chine a-t-elle pu faire bondir ses exportations de puces de 136 % en valeur ?
La hausse en valeur s’explique par deux facteurs combinés. D’un côté, la demande mondiale en mémoire a explosé avec le développement des infrastructures IA, créant une pénurie qui a fait monter les prix. De l’autre, les fabricants chinois exportent des produits à plus forte valeur ajoutée. En volume, la progression reste modeste (+1 % en septembre), ce qui confirme que c’est bien la montée en gamme et la dynamique des prix qui expliquent l’essentiel de la hausse.
La Chine est-elle déjà autonome dans la production d'équipements hybrid bonding ?
Non. Malgré les progrès de Piotech et Xinhui Lianxin, la Chine reste fortement dépendante des équipements étrangers pour le hybrid bonding avancé. Piotech a généré 136 millions de yuans de revenus dans ce segment en 2025, en hausse de 41,9 %, mais c’est encore loin des capacités des leaders mondiaux. L’effort de recherche et développement s’intensifie, mais la dépendance aux importations demeure significative à court terme.

Pierre Woo

Pierre Woo est le fondateur et le directeur de la publication de Chinecroissance, créé en 2009. Il a vécu environ cinq ans à Shanghai et parle mandarin et cantonais. Après près de dix ans chez Marco Vasco, jusqu'à la direction marketing, puis cofonder l'agence SEO 99digital, il dirige aujourd'hui Daremonkey, une agence d'automatisation et d'IA. Il sélectionne les sujets et relit les articles publiés.

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