Chine : des étudiants paient jusqu’à 30 000 yuans pour décrocher un stage
En Chine, décrocher un stage dans une grande entreprise est devenu aussi difficile que d’obtenir un emploi. Face à un taux de chômage des jeunes de 18 % en septembre, des étudiants n’hésitent plus à payer des milliers de yuans à des intermédiaires pour s’assurer une place en entreprise. Ce marché parallèle des stages révèle une contradiction profonde : l’expérience professionnelle, censée ouvrir des portes, est en train de devenir un privilège réservé à ceux qui peuvent se l’offrir.
- Le chômage des jeunes diplômés atteint 18 % en Chine en septembre, après un record de 12,7 millions de diplômés cet été.
- Des agences proposent des placements garantis en stage contre des frais allant de 6 000 à 30 000 yuans.
- Des arnaques existent : faux certificats, sceaux forgés, tâches effectuées pour de fausses entreprises.
- Ce marché creuse les inégalités : seuls les étudiants aisés peuvent se payer une longueur d’avance.
Un marché du travail étudiant sous pression extrême
Wang Guilin est étudiante en comptabilité en deuxième année. Elle fait face à un choix que beaucoup d’étudiants chinois connaissent aujourd’hui : postuler comme tout le monde, avec peu de chances, ou payer pour être sûre d’obtenir un stage. Son dossier est « dans la moyenne », selon ses propres mots. Or, dans le marché actuel, la moyenne ne suffit plus.
Les postes en stage dans les grandes entreprises partent en priorité vers les étudiants de troisième et quatrième année issus de universités d’élite. Pour les autres, la concurrence est simplement trop rude. C’est dans ce contexte qu’un marché d’intermédiaires a prospéré, proposant des placements moyennant paiement.
- 18 % : taux de chômage des jeunes en Chine en septembre
- 12,7 millions : nombre de diplômés universitaires estimés à avoir quitté l’université cet été, un record
- 6 000 à 30 000 yuans : fourchette des frais demandés pour un placement en stage garanti
- 6 435 yuans : salaire mensuel moyen d’un jeune diplômé six mois après ses études, selon MyCOS (2025)
- La Chine a enregistré un record de diplômés universitaires en 2025, accentuant la pression sur les postes d’entrée de gamme dans un contexte de croissance économique plus lente.
- L’automatisation et l’essor de l’intelligence artificielle réduisent le nombre de postes accessibles aux jeunes sans expérience, aggravant la compétition pour les premières opportunités professionnelles. Les livreurs de repas et les plateformes de travail à la demande absorbent une partie de ceux qui ne trouvent pas d’emploi de bureau – un phénomène illustré par Wang Jibing, livreur de repas devenu lauréat du prix Lu Xun.
- Des arnaques ciblant les étudiants anxieux ont été signalées par le People’s Daily en juillet : des sociétés se font passer pour de grandes entreprises, font travailler des étudiants, puis délivrent de faux certificats avec des sceaux forgés.

De 6 000 à 30 000 yuans : le tarif de l’accès au monde du travail
Les offres sur ce marché parallèle sont très variables. Certaines agences proposent du coaching carrière : révision de CV, préparation aux entretiens, conseils de présentation. D’autres vendent directement des placements garantis dans des entreprises connues, via des contacts internes.
Wang Guilin s’est vu proposer entre 6 000 et 12 000 yuans pour un stage d’hiver dans un grand cabinet comptable. Les stages d’été, plus longs, coûtent encore plus cher. Sur les réseaux sociaux chinois, des étudiants rapportent avoir payé jusqu’à 30 000 yuans pour un placement. C’est plusieurs fois le salaire mensuel moyen d’un jeune diplômé.
Ce chiffre est éloquent. En 2025, un diplômé gagne en moyenne 6 435 yuans par mois six mois après ses études, selon le cabinet de recherche en éducation MyCOS, basé à Pékin. Payer 30 000 yuans pour un stage, c’est engager l’équivalent de près de cinq mois de salaire avant même d’avoir commencé à travailler.
Arnaques et faux certificats : un marché sans garantie réelle
Le risque n’est pas seulement financier. Certaines agences se révèlent être de pures arnaques. En juillet, le People’s Daily a rapporté le cas d’une entreprise de Guangzhou qui se faisait passer pour une grande firme nationale ou internationale. Elle confiait des tâches à des étudiants à distance, puis leur remettait de faux certificats de stage avec des sceaux électroniques contrefaits.
Dans d’autres cas documentés, des employés de grandes entreprises faisaient travailler des stagiaires sans les enregistrer dans les systèmes RH officiels. Ces stages n’ont donc aucune existence légale et ne peuvent pas être vérifiés par un futur employeur.
Wang Guilin dit qu’elle n’envisagerait de payer que pour un stage en présentiel. La réputation des stages à distance lui semble trop aléatoire. Pour l’instant, elle continue à postuler seule et espère trouver une place dans une petite structure avant de viser les grandes en troisième année.
Un mécanisme qui aggrave les inégalités d’accès à l’emploi
Stuart Gietel-Basten, professeur de sciences sociales et de politiques publiques à l’Université des sciences et technologies de Hong Kong, pose la question centrale. Il identifie trois facteurs qui se cumulent : la montée de l’intelligence artificielle, un ralentissement général de la croissance et un flux record de jeunes entrant sur le marché du travail. Résultat : une anxiété massive et structurelle.
« Les pires organisations exploitent cette anxiété », dit-il clairement. Mais au-delà des arnaques, c’est le système lui-même qui l’inquiète. Si les stages deviennent payants, les postes ne vont plus aux candidats les plus compétents. Ils vont à ceux qui ont les moyens de payer.
Ce glissement transforme l’expérience professionnelle en un avantage acheté, pas mérité. Dans un système éducatif déjà très sélectif et concurrentiel, l’ajout d’une barrière financière à l’entrée dans le monde du travail risque de creuser encore davantage les écarts entre familles aisées et familles modestes.
L’IA et le ralentissement économique amplifient la pression sur les juniors
Le problème de fond ne se limite pas à l’explosion du nombre de diplômés. Les postes d’entrée de gamme, ceux que les jeunes visaient traditionnellement pour commencer leur carrière, sont parmi les plus menacés par l’automatisation. Les tâches répétitives, administratives ou analytiques simples sont de plus en plus prises en charge par des outils d’IA.
Dans ce contexte, les entreprises recrutent moins de profils juniors et exigent davantage d’expérience même pour des postes de débutants. Le stage n’est plus une option : il devient une condition sine qua non. Et quand il est difficile à obtenir, certains étudiants paient pour le contourner – ou croient le contourner.
Ceux qui ne trouvent ni stage ni emploi de bureau se tournent vers la livraison de repas, les plateformes de missions courtes ou les usines. Ce n’est pas un choix mais un repli. Ce phénomène n’est pas marginal : des titulaires de diplômes universitaires finissent livreurs ou ouvriers, faute d’autre option.
- Le taux de chômage des jeunes en Chine atteint 18 % après un record de 12,7 millions de diplômés en 2025.
- Un marché parallèle de stages payants s’est développé, avec des frais pouvant dépasser 30 000 yuans.
- Des arnaques existent : faux certificats, placements fictifs, sceaux contrefaits signalés par la presse officielle.
- Ce système favorise les étudiants issus de familles aisées, au détriment des candidats les plus compétents mais sans ressources.
- L’IA et le ralentissement économique aggravent la pression sur les postes juniors, rendant les premières expériences encore plus décisives.
Ce marché des stages payants est le symptôme d’un déséquilibre réel entre l’offre de diplômés et la demande en postes qualifiés. La Chine a formé une génération très instruite dans un délai très court – c’est une réussite éducative considérable. Mais l’économie n’a pas encore créé suffisamment d’emplois de bureau pour absorber ce flux, et l’IA accélère la compression du bas de l’échelle.
Pour la France et l’Europe, ce phénomène est un signal à ne pas ignorer. La surproduction de diplômés sans débouchés adaptés, combinée à une automatisation rapide des postes juniors, est un risque qui n’est pas propre à la Chine. Investir dans des filières alignées sur les besoins réels de l’économie – énergie, industrie, numérique – reste la réponse la plus solide.
La différence tient à la capacité d’action publique : Pékin peut réorienter rapidement des secteurs, ajuster les cursus et injecter des ressources. L’enjeu est maintenant d’aligner la vitesse de création d’emplois qualifiés sur celle de la formation.

Une génération qui paye le prix d’une transition économique inachevée
Wang Guilin n’a pas encore payé. Elle continue de postuler seule. Mais elle n’exclut pas de recourir à un intermédiaire l’année prochaine si sa situation ne change pas. Cette posture est celle de millions d’étudiants chinois : pragmatiques, conscients des risques, mais acculés par un marché qui ne leur laisse guère de marge.
Le marché parallèle des stages est moins une anomalie qu’un révélateur. Il montre que la pression exercée sur les jeunes diplômés chinois est suffisamment forte pour générer des comportements économiques inédits – y compris payer pour travailler, parfois sans aucune garantie de résultat.
Et vous, pensez-vous que ce phénomène pourrait toucher d’autres économies en pleine transition numérique ? Partagez votre avis en commentaire.
Sources : South China Morning Post
