Les robots humanoïdes chinois débarquent en Corée du Sud : une conquête industrielle qui dérange

Les robots humanoïdes chinois débarquent en Corée du Sud : une conquête industrielle qui dérange

Des robots chinois servent du café à Séoul, testent des lignes de production automobile et s’installent dans des parcs de loisirs coréens. Ce n’est plus de la démonstration : c’est du commerce. La Corée du Sud, troisième marché mondial pour les robots humanoïdes chinois, ouvre ses usines et ses cafés à des machines que ses propres industriels n’ont pas encore en rayon. Cette réalité crée une tension politique inédite à Séoul, entre pragmatisme économique et souveraineté technologique.

En bref

  • UBTech, Anyverse Dynamics, AgiBot et Unitree sont actifs en Corée du Sud en 2026.
  • La Corée du Sud est le 3e marché d’exportation de robots chinois, après les États-Unis et le Japon.
  • Séoul prévoit 2,3 milliards de dollars d’investissement public dans l’IA physique en 2027.
  • La présence des robots chinois suscite un débat parlementaire sur la sécurité et la compétitivité.

De la vitrine au contrat : les robots chinois passent à l’acte

Pendant longtemps, les démonstrations de robots humanoïdes se limitaient à des performances chorégraphiées dans des salons professionnels. En Corée du Sud, ce temps est révolu. UBTech, entreprise de Shenzhen cotée à Hong Kong, a livré son modèle U1 au Galaxy Robot Park de Séoul après une présentation à Shenzhen en juin. Le robot mesure 1,68 mètre, affiche une apparence féminine et coûte 170 000 yuans, soit environ 25 000 dollars.

Ce n’est qu’un début. En juillet, UBTech a annoncé des essais sur une ligne de production de pièces automobiles, avec le partenaire local Duksan JM Robotics et le fabricant Ajin Industrial. Plusieurs modèles sont en test opérationnel sur site. La chaîne de cafés Hollys, elle, a signé un accord avec la start-up pékinoise Anyverse Dynamics pour tester des robots capables de servir des boissons, débarrasser les tables et réorganiser les sièges.

Ces déploiements reflètent un changement de phase dans la stratégie des fabricants chinois. Ils ne cherchent plus seulement à exporter des produits : ils cherchent à s’intégrer dans des écosystèmes industriels locaux.

Chiffres clés

  • 19,99 millions de dollars : exportations chinoises de robots vers la Corée du Sud sur les neuf premiers mois de 2026.
  • 206,95 millions de dollars : total des exportations chinoises de robots humanoïdes dans le monde sur la même période.
  • 16 559 robots exportés vers 108 pays et régions par la Chine en 2026.
  • 10 000 robots vendus par UBTech en Corée du Sud depuis 2019, à des clients publics et privés.
  • 3,1 billions de wons (2,3 milliards de dollars) : budget coréen pour l’IA physique en 2027, soit plus du triple de 2026.
Contexte

  • La Corée du Sud est l’un des pays les plus robotisés au monde, avec une industrie automobile, une construction navale et une fabrication de semi-conducteurs très avancées.
  • La population en âge de travailler diminue en Corée du Sud, ce qui pousse le gouvernement à accélérer l’automatisation dans l’industrie.
  • Huit des dix premiers fabricants chinois de robots humanoïdes ont déjà entamé des démarches de certification, de dépôt de marques ou de mise en place de réseaux de distribution en Corée du Sud, selon la plateforme de recherche Labsdeep.
Robot humanoïde servant du café dans un café coréen
Des robots humanoïdes testent le service en cafés coréens, comme chez la chaîne Hollys. (Illustration générée par IA)

Pourquoi la Corée du Sud est un marché stratégique pour Pékin

Les données douanières chinoises le confirment : la Corée du Sud est le troisième marché mondial pour les exportations de robots humanoïdes, derrière les États-Unis et le Japon. Sur les neuf premiers mois de 2026, elle a absorbé près de 10 % des exportations mondiales chinoises dans cette catégorie.

Ethan Qi, directeur associé chez Counterpoint Research, explique cette percée par un vide structurel. La Corée du Sud n’a pas encore de fabricants locaux capables de livrer des humanoïdes à grande échelle. Ce manque crée une fenêtre d’opportunité directe pour les fournisseurs chinois, qui bénéficient d’une chaîne d’approvisionnement complète et d’un rythme d’itération rapide.

Sean Qin, responsable des ventes internationales d’UBTech, résume la logique : la Corée du Sud utilise déjà massivement des bras robotiques et des robots mobiles autonomes. Les humanoïdes représentent la prochaine étape, celle qui permet de traiter des tâches plus flexibles, impossibles à standardiser pour des robots conventionnels.

Zhang Yufeng, fondateur d’Anyverse Dynamics, pousse le raisonnement plus loin. Selon lui, les forces industrielles des deux pays sont hautement complémentaires. La Corée apporte un leadership mondial en fabrication avancée et une capacité d’innovation en IA. La Chine offre une chaîne logistique complète, un vivier d’ingénieurs et une vitesse d’exécution difficile à égaler.

Séoul accélère, mais part de loin

Le gouvernement coréen ne regarde pas passivement. Le programme M.AX – Manufacturing AI Transformation – vise 500 usines équipées d’IA d’ici 2030. Le budget alloué à la transformation par l’IA atteint 1 100 milliards de wons pour 2026. Et pour 2027, le gouvernement a proposé un budget de 3 100 milliards de wons dédiés à l’IA physique, soit plus du triple de l’année en cours.

Les industriels coréens suivent. LG Electronics construit une Data Factory à Séoul pour entraîner des robots à des tâches industrielles et domestiques. Samsung a créé en juillet une division baptisée Robotics eXperience, avec une priorité sur la fabrication. Un robot bipède capable de travailler en continu pourrait être présenté au CES de Las Vegas en janvier 2027. Hyundai Motor Group entraîne les robots Atlas de Boston Dynamics dans son usine en Géorgie, en vue d’un déploiement en production en 2028.

Les start-ups ne sont pas en reste. L’IA et la robotique représentaient 45 % des investissements en capital-risque au troisième trimestre 2026, selon la plateforme The VC. Les financements ciblent à la fois des fabricants de robots et des start-ups développant des modèles fondamentaux pour la robotique physique.

Sur les défis d’usage des robots dans les usines et les commerces, l’expérience d’UBTech avec ses robots humanoïdes U1 en Chine apporte un éclairage utile : 13 361 commandes passées en un mois auprès de particuliers, avec des attentes encore limitées sur les tâches domestiques complexes.

Un débat politique qui reflète une vraie contradiction

La question n’est pas seulement industrielle. Elle est aussi politique. Le 6 octobre, lors d’un audit parlementaire, le député Lee Jeong-heon a physiquement apporté des robots Unitree et AgiBot dans la salle pour interpeller le gouvernement sur la compétitivité coréenne. Son rival Ahn Cheol-soo a répondu en s’interrogeant sur les vérifications de sécurité et en accusant l’Assemblée nationale de servir de tribune à la technologie chinoise.

Cette tension entre coopération et méfiance traverse tout le débat coréen. Park Young-hoon, représentant de l’agence Korea Trade-Investment Promotion Agency à Shenzhen, plaide pour un modèle hybride : utiliser les chaînes d’approvisionnement et les capacités d’innovation de Shenzhen tout en restant en compétition avec les entreprises chinoises.

Le vice-Premier ministre Bae Kyung-hoon a tiré la sonnette d’alarme lors d’un sommet sur l’IA physique à Séoul le 13 octobre. Il a rappelé que la Chine déployait déjà des humanoïdes à grande échelle et collectait des données en conditions réelles. Il a demandé des objectifs plus ambitieux, tout en reconnaissant que l’État ne pouvait pas tout financer seul.

Les certifications : le premier obstacle concret

Entrer dans le marché coréen n’est pas sans contrainte. Les exigences de certification Korea Certification (KC) sont strictes. UBTech a dû adapter ses modules de communication et ses paramètres de fréquences radio pour satisfaire aux normes locales. Anyverse Dynamics travaille encore sur sa certification pour lancer ses essais en cafés coréens au quatrième trimestre 2026.

Ces contraintes réglementaires ralentissent les déploiements, mais elles ne les bloquent pas. Sean Qin note que les clients coréens rencontrés jusqu’ici restent ouverts à l’idée de travailler avec des fournisseurs chinois, malgré les politiques favorisant les acteurs locaux. La demande prime sur l’idéologie, du moins dans l’immédiat.

Sur l’accès aux sites industriels, Counterpoint Research identifie un autre verrou : trouver des clients coréens prêts à participer à des tests de validation. Les secteurs de l’automobile, de la construction navale et des semi-conducteurs offrent des sites potentiels nombreux, mais les portes ne s’ouvrent pas facilement.

District industriel coréen avec centres de recherche en robotique
La Corée du Sud mise sur l’IA physique pour maintenir son avance industrielle face au vieillissement de sa population. (Illustration générée par IA)

Une industrie chinoise qui cherche ses preuves à l’international

L’engouement des fabricants chinois pour la Corée du Sud répond à une pression interne. La vague d’investissements dans la robotique humanoïde en Chine a produit une cohorte de licornes en moins de deux ans. Ces entreprises ont désormais besoin de déploiements réels pour justifier leurs valorisations et démontrer l’utilité concrète de leurs machines.

La Corée du Sud offre un environnement idéal pour cela : une industrie manufacturière de pointe, une culture technologique ouverte et un gouvernement activement en train de financer la transition. Comme le montre l’entrée en Bourse d’Unitree à Shanghai avec un bond de 600 % dès le premier jour, les investisseurs parient massivement sur le secteur – ce qui renforce la pression pour des résultats tangibles hors de Chine.

La question qui se pose est moins celle de la technologie que celle du modèle commercial. Les robots humanoïdes chinois peuvent danser, servir du café et tester des lignes de production. Mais la rentabilité reste à construire, et les preuves d’usage en conditions industrielles réelles, encore rares.

Ce qu’il faut retenir

  • La Corée du Sud est devenue le 3e marché mondial pour les robots humanoïdes chinois en 2026.
  • UBTech, Anyverse Dynamics, AgiBot et Unitree sont tous actifs sur ce marché.
  • Séoul investit massivement dans l’IA physique pour compenser le vieillissement de sa main-d’œuvre.
  • La présence chinoise crée un débat politique sur la sécurité et la souveraineté technologique coréenne.
  • Les certifications locales et l’accès aux sites industriels restent les principaux freins à l’expansion.
Analyse Chinecroissance

Ce qui se joue en Corée du Sud dépasse le simple contrat commercial. Les fabricants chinois ne vendent pas des robots : ils testent leurs machines dans des environnements industriels exigeants, collectent des données et construisent des références clients hors de Chine. C’est exactement la stratégie qu’il faut pour transformer une avance technologique en domination de marché.

Pour l’Europe et la France, le signal est clair. Pendant que la Corée du Sud déploie des budgets massifs et ouvre ses usines à des tests réels, l’Europe peine encore à définir une stratégie de robotique humanoïde cohérente. L’avantage de coût et de chaîne d’approvisionnement des fabricants chinois, combiné à une vitesse d’itération très élevée, se traduit déjà en parts de marché concrètes en Asie.

Attendre d’avoir un champion local avant d’organiser des déploiements pilotes serait une erreur. L’expérience coréenne montre qu’on peut tester des robots étrangers tout en construisant sa propre filière – à condition d’en avoir la volonté politique et les moyens budgétaires.

Un rapport de force qui s’installe, mais ne s’est pas encore fixé

La présence des robots humanoïdes chinois en Corée du Sud n’est pas un fait accompli. C’est un processus en cours, avec ses verrous réglementaires, ses résistances politiques et ses incertitudes commerciales. Ce qui est certain, c’est que la fenêtre d’entrée ne restera pas ouverte éternellement. Dès que LG, Samsung ou Hyundai auront des humanoïdes maison disponibles à grande échelle, la donne changera.

D’ici là, les entreprises chinoises occupent le terrain. Et en robotique, les données collectées aujourd’hui dans une usine coréenne financeront les performances de demain.

Vous pensez que la Corée du Sud a raison d’ouvrir ses usines aux robots chinois, ou c’est un risque industriel à ne pas prendre ? Partagez votre avis en commentaire.

Sources : South China Morning Post / The Korea Times

(Les illustrations de cet article ont été générées avec Gemini)
Quels fabricants chinois de robots humanoïdes sont actifs en Corée du Sud en 2026 ?
Quatre entreprises chinoises sont particulièrement actives : UBTech (Shenzhen, coté à Hong Kong), Anyverse Dynamics (Pékin), AgiBot (Shanghai) et Unitree Robotics. Huit des dix premiers fabricants chinois ont déjà entamé des démarches de certification ou de distribution en Corée du Sud, selon la plateforme de recherche Labsdeep.
Pourquoi la Corée du Sud est-elle un marché prioritaire pour les robots chinois ?
La Corée du Sud est l’un des pays les plus industrialisés du monde, avec une forte présence dans l’automobile, la construction navale et les semi-conducteurs. Elle n’a pas encore de fabricants locaux capables de livrer des humanoïdes à grande échelle, ce qui crée une ouverture directe pour les fournisseurs chinois. De plus, la population active coréenne diminue, ce qui pousse le gouvernement à investir massivement dans l’automatisation.
Quel est le budget coréen pour l'IA physique et la robotique ?
Le gouvernement coréen a proposé 3 100 milliards de wons (environ 2,3 milliards de dollars) pour l’IA physique en 2027, soit plus du triple du niveau de 2026. Le programme M.AX vise 500 usines équipées d’IA d’ici 2030, avec un budget de 1 100 milliards de wons alloué à la transformation par l’IA pour 2026.
Quels obstacles freinent le déploiement des robots chinois en Corée du Sud ?
Deux obstacles principaux ralentissent les déploiements. D’abord, les certifications Korea Certification (KC) sont strictes et obligent les fabricants à adapter leurs équipements aux normes locales de communication et de fréquences radio. Ensuite, l’accès aux sites industriels est difficile car les entreprises chinoises doivent trouver des clients coréens prêts à participer à des tests de validation, notamment dans les secteurs de l’automobile, de la construction navale et des semi-conducteurs.

Pierre Woo

Pierre Woo est le fondateur et le directeur de la publication de Chinecroissance, créé en 2009. Il a vécu environ cinq ans à Shanghai et parle mandarin et cantonais. Après près de dix ans chez Marco Vasco, jusqu'à la direction marketing, puis cofonder l'agence SEO 99digital, il dirige aujourd'hui Daremonkey, une agence d'automatisation et d'IA. Il sélectionne les sujets et relit les articles publiés.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *