En Chine, l’IA vole le travail des acteurs – et parfois leur visage
En Chine, les acteurs disparaissent des plateaux. Les sociétés de production génèrent désormais leurs films et mini-séries presque entièrement par intelligence artificielle. Le coût de production chute d’un facteur dix. Mais derrière cette révolution industrielle se cache une pratique illégale massive : des visages réels, capturés sans autorisation, intégrés dans des œuvres que leurs propriétaires n’ont jamais tournées. La ville de Hengdian, capitale du cinéma chinois, illustre brutalement cette bascule – et les tensions qu’elle génère.
- L’IA représente plus de 90 % de la production de certaines sociétés chinoises de mini-séries.
- Des comédiens et influenceurs découvrent leur visage dans des films où ils n’ont jamais joué.
- Pékin a promis des aides pour préserver les tournages avec de vrais acteurs.
Hengdian, la capitale du cinéma chinois face au vide
Hengdian abrite une réplique grandeur nature de la Cité interdite, des décors d’époque et des studios permanents. C’est le cœur battant du cinéma populaire chinois. Depuis un an, les plateaux se sont vidés. L’acteur Li Long résume la situation en quelques mots : il travaille deux fois moins qu’avant l’arrivée de l’IA. Il ne s’agit pas d’un ajustement conjoncturel. C’est une rupture de modèle.
Ce mouvement ne touche pas seulement les comédiens. Les costumiers, les maquilleurs, les cadreurs et les réalisateurs sont frappés de la même façon. Toute la chaîne humaine du tournage se retrouve fragilisée par une technologie qui remplace la semaine de plateau par quelques heures sur ordinateur.
- Plus de 90 % de la production de Ju Bao Huyu est désormais générée par IA.
- L’IA coûte dix fois moins cher qu’un tournage traditionnel.
- Un mois de tournage avec des acteurs se réduit à une semaine avec l’IA.
- 50 mini-séries par mois sont finalisées par cette seule société de production.
- La mini-série utilisant le visage volé de Li Xinzhi a cumulé 40 millions de vues.
- Hengdian est la principale ville de tournage en Chine, avec des décors permanents reproduisant des lieux historiques et urbains.
- Les mini-séries à épisodes courts – d’une à trois minutes – sont un format en forte croissance sur les plateformes chinoises. iQIYI, l’une des grandes plateformes chinoises, a lancé Nadou Pro, une base d’acteurs numérisés pour des films 100 % numériques, signe que la tendance s’étend bien au-delà des petits producteurs.
- La Chine dispose d’un cadre réglementaire sur le droit à l’image, mais son application reste inégale face à la vitesse de diffusion des contenus IA.

Quand l’IA vole un visage : le cas Li Xinzhi
Li Xinzhi est une influenceuse de 26 ans, habituée des Fashion Weeks de Paris et Milan. Elle n’avait jamais envisagé une carrière d’actrice. Pourtant, en mars, deux de ses abonnés lui signalent qu’elle apparaît dans une mini-série disponible sur la plateforme Hongguo. Titre : L’épingle à fleur de pêcher.
Ce qu’elle découvre la choque. Son visage – jusqu’à son grain de beauté au-dessus de la lèvre – a été reproduit fidèlement. Son personnage gifle d’autres personnages, tire les cheveux, maltraite des animaux. Des photos volées transformées en avatar criminel. Elle porte plainte. La série est retirée. Le jugement est attendu en janvier.
Elle a reçu des insultes de producteurs travaillant dans l’IA. Mais la pression de l’opinion publique a contraint les plateformes à renforcer leurs contrôles. Son témoignage a fait bouger les lignes. Légèrement.
Comment un monteur crée un acteur en quelques clics
La société de production Ju Bao Huyu illustre le processus. Un monteur cherche des visages correspondant aux descriptions du scénario. Il importe une photo dans un outil d’IA générative. Il donne des consignes simples – affiner les traits, rendre le personnage plus réaliste. L’outil génère les portraits. Le casting est terminé.
Yi Hui, responsable chez Ju Bao Huyu, ne cache rien de l’ampleur du basculement. L’an dernier, la société tournait exclusivement avec de vrais acteurs. Aujourd’hui, l’IA représente plus de 90 % de la production. La cadence : 50 mini-séries par mois, pour la Chine et l’exportation. Yi Hui reconnaît que la société a déjà utilisé un visage sans autorisation. Une série a dû être retirée et corrigée. Elle assure que cela ne se reproduira plus.
Un marché de l’image qui se structure à la hâte
Pour éviter les procès, les producteurs ont trouvé une issue pratique : acheter le droit d’utiliser de vrais visages. Des comédiens louent désormais leur apparence pour quelques dizaines d’euros. Des stars s’y mettent aussi. Mais à Hengdian, la résistance est palpable.
Un figurant résume le malaise : louer son visage pour 30 ou 40 euros ne lui semble servir à rien. Le prix est trop bas. Et surtout, il ne sait pas ce que les producteurs feront réellement de son image une fois le contrat signé. Un autre acteur pousse l’argument plus loin : les personnages générés par IA finissent tous par se ressembler. Les vrais comédiens ont des imperfections, une authenticité que le public reconnaît et apprécie. Louer son visage à l’IA revient à se tirer une balle dans le pied.
Pékin entre laisser-faire et intervention tardive
La vitesse du basculement a pris de court les autorités. Le secteur a évolué bien plus vite que la réglementation. Le cadre juridique sur le droit à l’image existe, mais son application face à des contenus générés à la chaîne reste difficile à faire respecter.
Pékin a réagi le mois dernier en promettant des aides pour préserver les tournages avec de vrais acteurs. C’est une réponse politique à une pression sociale réelle. Les professionnels de l’industrie – acteurs, techniciens, réalisateurs – se retrouvent face à une destruction rapide de leurs débouchés. L’intervention publique semble moins guidée par une vision industrielle que par la nécessité de gérer une fracture sociale montante.

Ce que cette bascule révèle sur l’industrie créative chinoise
Le modèle qui se dessine à Hengdian n’est pas propre à la Chine. Mais la Chine l’incarne de façon particulièrement rapide et radicale. La combinaison d’une forte pression sur les coûts, d’une demande massive de contenus courts et d’un accès facile aux outils d’IA générative crée les conditions idéales pour cette substitution.
Le problème n’est pas l’IA en elle-même. C’est l’absence de cadre clair sur le consentement, la rémunération et les usages autorisés. Les acteurs qui « louent » leur image ne contrôlent pas ce qu’on en fait. Ceux qui ne le font pas risquent de se retrouver dans une série sans l’avoir décidé. Dans les deux cas, ils perdent.
- L’IA représente déjà plus de 90 % de la production de certains studios chinois de mini-séries.
- Des visages réels sont utilisés sans autorisation, malgré les risques judiciaires.
- Les comédiens qui louent leur image ne contrôlent pas les usages qui en découlent.
- Pékin a annoncé des aides pour maintenir les tournages traditionnels, mais le mouvement est déjà profond.
- L’ensemble de la chaîne humaine du tournage – pas seulement les acteurs – est fragilisée.
Ce qui se passe à Hengdian n’est pas une anomalie : c’est l’accélération d’une logique bien connue en Chine, où l’exécution rapide et la réduction des coûts priment sur la consolidation des droits individuels. L’IA générative offre ici une efficacité réelle – dix fois moins cher, quatre fois plus rapide – mais elle expose aussi les limites d’un secteur qui se restructure sans filet de sécurité pour les travailleurs.
Pour la France et l’Europe, le signal est clair : l’industrie audiovisuelle n’est pas à l’abri de cette dynamique. Si les plateformes européennes adoptent les mêmes outils sans encadrement légal fort, les mêmes destructions d’emplois suivront. La législation française sur le droit à l’image et les discussions en cours sur l’IA en Europe constituent un avantage – à condition d’être appliqués avec rapidité et clarté.
Le vrai enjeu n’est pas de bloquer l’IA dans la création. C’est de définir qui contrôle l’image, qui est rémunéré et selon quelles règles. Sans réponse à ces questions, le marché tranchera – et il tranchera contre les acteurs.
Un tournant qui engage bien plus que le cinéma
La question posée par Hengdian dépasse le secteur audiovisuel. Elle touche à la propriété de l’image humaine à l’ère de la génération automatique. Elle interroge la valeur du travail créatif quand une machine peut le reproduire en quelques secondes pour dix fois moins cher. Et elle met à l’épreuve la capacité des États à réguler une technologie qui évolue plus vite que leurs législations.
Et vous, pensez-vous que l’IA peut remplacer les acteurs humains dans le cinéma ? Partagez votre avis en commentaire.
Sources : franceinfo
