IA militaire : comment la Chine et les États-Unis transforment les champs de bataille
L’intelligence artificielle est devenue une arme à part entière. Un documentaire diffusé sur France 5 révèle comment les États-Unis et la Chine se livrent une course technologique sans précédent, avec des conséquences directes sur les conflits armés d’aujourd’hui. Derrière les performances spectaculaires de ces systèmes se cache une question centrale : qui décide vraiment de la vie et de la mort sur un champ de bataille ?
- Le documentaire « Chine-États-Unis : la guerre de l’IA » explore la rivalité technologique et militaire entre les deux superpuissances.
- L’IA est déjà utilisée dans des conflits réels pour identifier et cibler des ennemis – avec des résultats meurtriers.
- Des experts alertent sur la déshumanisation des guerres et la déresponsabilisation des militaires face aux machines.
Une compétition technologique à hauts risques
La rivalité entre la Chine et les États-Unis ne se joue plus seulement sur le plan économique. Elle se déplace à grande vitesse vers un territoire nouveau : l’intelligence artificielle militaire. Le documentaire « Chine-États-Unis : la guerre de l’IA », réalisé par Barbara Stec et Marie Lorand, l’illustre de façon saisissante.
Ce film d’enquête dresse un inventaire des bouleversements que l’IA génère dans nos sociétés. Sur le plan économique, politique et surtout militaire, la technologie redessine les contours du monde. Elle trouve notamment dans les zones de conflit un terrain d’expérimentation inquiétant.
- 37 000 personnes identifiées comme membres du Hamas par le logiciel israélien Lavender.
- Environ 50 cibles militaires identifiées par an avant l’IA – contre 100 par jour après son déploiement.
- Plus de 71 000 personnes tuées à Gaza selon le ministère de la Santé de Gaza et l’Unicef.
- Ratio validé au sein de l’armée israélienne : jusqu’à 300 civils acceptables pour éliminer un haut gradé du Hamas.
- L’IA militaire est au cœur de la compétition stratégique entre Washington et Pékin depuis plusieurs années.
- Les conflits en Ukraine, à Gaza et en Iran ont accéléré le déploiement opérationnel de ces technologies.
- Aucun cadre international contraignant ne régule aujourd’hui l’utilisation de l’IA dans les conflits armés.

Lavender : quand une machine dresse la liste des condamnés
L’exemple le plus documenté reste celui d’Israël à Gaza. L’armée israélienne a eu recours à un logiciel nommé Lavender pour identifier des membres du Hamas et du Jihad islamique palestinien. À l’origine, cet outil analysait les données collectées sur les habitants de la bande de Gaza via un système de surveillance de masse.
Son fonctionnement est redoutablement précis. Lavender traque les contacts, les appels téléphoniques, les réseaux de chaque individu. Il leur attribue ensuite une note de 1 à 100, reflétant leur probabilité d’appartenance au Hamas. « Si c’est un enfant de 5 ans, il aura une probabilité basse, mais tout le monde a une note », explique Meron Rapoport, rédacteur en chef du magazine d’investigation israélo-palestinien +972, qui a enquêté sur ce logiciel.
Au total, Lavender a recensé 37 000 personnes comme membres présumés du Hamas. Ce chiffre seul interroge. Mais c’est la décision qui a suivi qui soulève les questions les plus graves : l’armée israélienne a validé qu’il était acceptable de tuer 20 civils pour éliminer un membre du Hamas de rang inférieur. Pour un haut gradé, ce ratio pouvait grimper jusqu’à 300 civils. Une décision prise par des humains – mais alimentée par une machine.
L’Iran, démonstration grandeur nature de l’IA au combat
Gaza n’est pas le seul théâtre de ces technologies. En Iran, lors des premières heures de l’offensive américaine et israélienne, le guide suprême iranien a été éliminé, ainsi que plusieurs hauts dignitaires du régime. Cette frappe illustre la précision que permet aujourd’hui l’IA couplée à la surveillance de masse.
Laure de Roucy-Rochegonde, directrice du centre géopolitique des technologies à l’Institut français des relations internationales (Ifri), apporte un éclairage précis sur ce mécanisme. « Les services secrets israéliens avaient accès à la vidéosurveillance de Téhéran », rapporte-t-elle. L’IA peut ensuite analyser ces images, identifier des plaques d’immatriculation liées à des personnalités du régime, et « proposer des moments où il serait pertinent de mener une frappe ».
Ce glissement vers une décision pilotée par l’algorithme semble indiquer un changement de phase dans la nature même de la guerre.
Une déshumanisation des conflits qui inquiète les experts
Le problème ne tient pas à la technologie seule. Ce sont ses conditions d’utilisation qui font débat. « Le problème n’est pas l’IA en elle-même, mais la manière dont elle est utilisée », reconnaît Meron Rapoport. Mais il ajoute que « la machine joue un rôle primordial dans la décision de savoir qui peut être tué ».
Cette mécanique de délégation produit un effet pervers bien identifié. Le journaliste Gallagher Fenwick, spécialiste de politique internationale, le formule clairement : « Mécaniquement, cette technologie entraîne une déresponsabilisation de l’humain par rapport à d’éventuelles conséquences qui sont tragiques. » Moins un individu décide directement, moins il se sent responsable des résultats.
Les marges d’erreur illustrent ce danger. Le documentaire évoque notamment le bombardement d’une école lors de la guerre contre l’Iran, conséquence directe d’une frappe guidée par des données algorithmiques.
Des performances militaires qui rendent la régulation difficile
Face à ces risques, les États n’ont pas ralenti. Ils ont accéléré. Les chiffres donnés par Laure de Roucy-Rochegonde résument à eux seuls la logique à l’œuvre : avant l’IA, Tsahal identifiait une cinquantaine de cibles par an. Après le déploiement des programmes d’IA, ce chiffre est passé à une centaine de cibles par jour. « C’est sans commune mesure », conclut-elle.
Cette performance rend la régulation politiquement compliquée. Aucun pays ne veut se priver d’un avantage aussi décisif. Les investissements militaires dans l’IA explosent dans les deux camps – américain et chinois – sans qu’aucun cadre international contraignant n’ait encore été adopté pour encadrer leur usage en temps de guerre.

La Chine dans la course : un rival discret mais déterminé
Le documentaire place la rivalité sino-américaine au cœur de son propos. Si les exemples d’usage militaire de l’IA visibles proviennent majoritairement d’Israël ou des États-Unis, la Chine investit massivement dans ce domaine. Pékin développe ses propres capacités de surveillance, de traitement de données et d’armement autonome.
Cette compétition peut être lue comme une course à la suprématie technologique globale. Chaque avancée dans l’IA civile – traitement du langage, reconnaissance d’images, analyse de données massives – trouve rapidement une application militaire potentielle. La frontière entre technologie commerciale et outil de guerre s’efface progressivement.
- L’IA militaire est déjà opérationnelle dans plusieurs conflits, avec des capacités de ciblage démultipliées.
- Le logiciel Lavender a identifié 37 000 cibles et conduit à des frappes acceptant des centaines de victimes civiles.
- La délégation de décision à la machine réduit la responsabilité humaine – et augmente les risques d’erreurs mortelles.
- La rivalité Chine-États-Unis accélère les investissements militaires dans l’IA sans cadre international de régulation.
- Aucun des deux camps ne semble prêt à freiner une course dont les conséquences humanitaires sont déjà visibles.
Une course sans arbitre, une guerre sans visage
La révolution de l’IA militaire est déjà en marche. Elle ne se prépare plus en laboratoire – elle se déploie sur des champs de bataille réels, contre des populations civiles réelles. La question n’est plus de savoir si ces technologies seront utilisées, mais qui fixera les règles de leur usage. Pour l’instant, personne ne semble vouloir s’y atteler.
Et vous, pensez-vous que l’intelligence artificielle doit être encadrée par un traité international en temps de guerre ? Donnez votre avis en commentaire.
Sources : France Info
