Catastrophe minière en Shanxi : 82 morts révèlent les failles d’une Chine encore dépendante du charbon
Le 22 mai 2025, une explosion dans la mine de charbon de Liushenyu, dans la province du Shanxi, a tué 82 personnes et blessé plus de 120 autres. C’est la pire catastrophe minière en Chine depuis plus de 15 ans. Derrière ce bilan humain, une réalité plus profonde : malgré des décennies de réformes et un virage spectaculaire vers les énergies renouvelables, la Chine reste prisonnière de son charbon – et de ses dérives.
- 82 morts et plus de 120 blessés dans la mine de Liushenyu, Shanxi, le 22 mai 2025.
- Des tunnels secrets, des travailleurs non enregistrés et un plan inexact compliquent les secours.
- L’entreprise exploitante, Tongzhou Group, est accusée de violations graves de sécurité.
- La Chine produit encore la moitié du charbon mondial malgré son ambition de neutralité carbone en 2060.
Une explosion qui rappelle les heures les plus sombres du Shanxi
Dans la province du Shanxi, il existe un dicton ancien : « On ne descend dans une mine que lorsqu’on n’a plus d’autre choix. » Cette phrase résume des décennies de tragédies souterraines. Explosions de méthane, inondations, effondrements – la mort était une réalité ordinaire pour ceux qui travaillaient dans ces galeries.
La catastrophe de Liushenyu semble renouer avec cette époque révolue. Les premiers éléments de l’enquête dressent un tableau accablant. Un tableau d’affichage sur le site suggérait que seulement la moitié des mineurs présents ce jour-là était officiellement enregistrée. Beaucoup ne portaient pas les dispositifs de localisation obligatoires. Des tunnels secrets avaient été creusés, et le plan de la mine transmis aux autorités était inexact, ralentissant considérablement les opérations de secours.
Un ouvrier de la mine a confié à la presse chinoise que l’entreprise interdisait les traceurs GPS pour dissimuler l’extraction illégale de couches de charbon non approuvées. « Porter des traceurs aurait tout exposé », a-t-il expliqué.
- 82 morts et plus de 120 blessés dans l’explosion du 22 mai 2025
- Entre 1980 et 2010, une moyenne de 5 853 personnes mouraient chaque année dans les mines chinoises
- En 2018, ce chiffre était tombé à 333, malgré un doublement de la production
- La Chine assure plus de 50 % de la production mondiale de charbon en 2024 (4,8 milliards de tonnes)
- Le Shanxi représente près de 30 % de la production nationale de charbon
- La province du Shanxi est le cœur historique de l’industrie charbonnière chinoise, avec des gisements de charbon à coke exploités depuis le début du XXe siècle.
- Depuis les années 1990, la Chine a réduit de plus de 90 % le taux de mortalité dans ses mines grâce à des réformes réglementaires, la fermeture de milliers de petites mines privées et la modernisation technologique.
- La mine de Liushenyu figurait dès 2024 sur une liste officielle de sites présentant des « risques graves », et l’entreprise Tongzhou Group avait été sanctionnée deux fois en 2025 pour violations de sécurité.

Une négligence annoncée, pas un accident imprévisible
Pour Hong Chen, professeur à l’université de Jiangnan et spécialiste de la sécurité des mines, la tragédie était évitable. « Une mine de charbon correctement conçue est tout à fait capable de prévenir une explosion grâce à des dispositifs systématiques », explique-t-il. « Cet accident n’aurait pas dû se produire. »
Les explosions dans les mines de charbon surviennent généralement lorsque du méthane ou de la poussière de charbon s’accumulent et entrent en contact avec une source d’ignition. Mais dans ce cas précis, les experts interrogés par la BBC pointent un facteur humain : défaillances managériales, protocoles ignorés, systèmes de sécurité défectueux.
Chen, un ancien mineur de Liushenyu, avait lui-même anticipé la catastrophe. « Tout le monde savait que c’était une mine à haute teneur en méthane », dit-il. « Ce n’était qu’une question de temps. » Il ajoute avoir la conviction que des mineurs se trouvent encore dans les galeries, tant le réseau souterrain est complexe et étendu.
L’entreprise exploitante, le Tongzhou Group – société privée – a été accusée par les autorités de « violations illégales graves ». Ses dirigeants ont été placés sous mesures de contrôle. Ses autres mines ont été suspendues. Le groupe n’a pas répondu aux demandes de la BBC.
Quand les profits passent avant les vies
L’histoire du charbon chinois est indissociable de celle de la corruption locale. Dans les années 2000, des propriétaires de mines soudoyaient des fonctionnaires pour fermer les yeux sur des pratiques dangereuses. Nie Huihua, professeur d’économie à l’Université Renmin, décrit un système où « la croissance économique primait sur la stabilité sociale ».
L’agence Xinhua résumait alors cette période comme un « PIB taché de sang ». Les profits étaient immenses – la demande explosait – mais le coût humain l’était aussi.
La catastrophe la plus marquante de cette époque reste l’inondation de la mine de Wangjialing en 2010, également dans le Shanxi. Plus de 150 mineurs se sont retrouvés piégés sous terre. En un événement qualifié de miracle, 115 d’entre eux ont été sauvés. Des familles avaient attendu des jours entiers à l’entrée de la mine. « Mon mari est mort, je n’ai pas besoin qu’on me le dise », avait déclaré l’une d’elles au journal China Daily.
Des réformes réelles, mais des failles persistantes
Les réformes engagées depuis les années 2000 ont profondément transformé le secteur. La fermeture de milliers de petites mines privées, le déploiement de capteurs de gaz, l’automatisation et de nouvelles règles de responsabilité ont fait chuter la mortalité de plus de 90 % depuis 1990.
Mais le drame de Liushenyu semble indiquer que ces progrès restent fragiles. « Ce n’est pas parce que nous avons avancé de façon globale que nous pouvons baisser la garde », avertit le professeur Hong Chen.
Le modèle de sécurité idéal que la Chine cherche à atteindre, selon lui, peut se résumer ainsi : « Moins de personnes, plus de sécurité ; aucune personne, sécurité absolue. » La mécanisation et l’automatisation restent des leviers clés. Mais elles ne compensent pas une culture de la fraude persistante dans certaines entreprises privées.
Le charbon, toujours indispensable malgré la transition verte
La Chine ambitionne de doubler son approvisionnement en énergie propre d’ici 2035 et d’atteindre la neutralité carbone en 2060. Les parcs solaires s’étendent du plateau tibétain aux déserts du Xinjiang. Les éoliennes prolifèrent. C’est une transformation réelle.
Pourtant, la Chine reste le premier producteur de charbon au monde. En 2024, elle a produit 4,8 milliards de tonnes, soit plus de la moitié de la production mondiale. Sa production d’électricité au charbon a certes diminué pour la première fois en dix ans l’an dernier. Les profits du secteur ont chuté de 41,8 %. Mais le charbon ne disparaît pas.
Roc Shi, professeur d’économie de l’énergie à l’Université de Technologie de Sydney, résume ce paradoxe : « La transition verte n’a pas fait disparaître le charbon. Elle a changé son rôle. Le charbon passe du moteur de croissance à un filet de sécurité énergétique. » Le gouvernement chinois lui-même parle de l’or noir comme de la « pierre de lest » de sa sécurité énergétique.

Des mineurs sans autre choix
Au Shanxi, cette équation économique se traduit par une réalité sociale brutale. Pour beaucoup d’habitants, les mines représentent la seule source de revenus. « Dans notre comté, à part le travail à la mine, il est difficile de trouver autre chose. Sinon, il faut quitter sa famille », confie un mineur électricien à la BBC.
Il travaille en surface, ce qui le protège des risques les plus graves. Mais quand il a appris la catastrophe de Liushenyu, dit-il, « son esprit s’est vidé ». Un autre mineur résume son ressenti en une phrase : « La vie des gens ordinaires est misérable. »
Chen, l’ancien mineur de Liushenyu, en tire une conclusion amère. Des gens désespérés continueront à descendre dans ces galeries. « Les mineurs travaillent tous volontairement », dit-il. « Pour nourrir leur famille. » Quant aux promesses de justice du gouvernement, il n’y croit plus. « Est-ce que les mineurs morts vont revenir à la vie ? »
- 82 mineurs tués dans une explosion évitable, due à des violations répétées de sécurité.
- Tunnels secrets, travailleurs non enregistrés : une fraude organisée au sein de l’entreprise privée Tongzhou Group.
- La Chine assure encore 50 % de la production mondiale de charbon malgré son ambition verte.
- Les réformes ont réduit la mortalité de 90 %, mais les failles persistent dans les mines privées.
- Pour des milliers de travailleurs du Shanxi, la mine reste la seule option économique viable.
Une tragédie qui pose une question sans réponse simple
La catastrophe de Liushenyu révèle une tension profonde au cœur du modèle chinois. D’un côté, des objectifs climatiques ambitieux et des progrès réels en matière de sécurité minière. De l’autre, une dépendance au charbon qui reste structurelle, une industrie privée parfois hors de contrôle, et des travailleurs qui n’ont d’autre choix que de risquer leur vie sous terre. La question n’est pas de savoir si la Chine abandonnera le charbon – elle y travaille. C’est de savoir à quel prix humain elle le fera.
Et vous, pensez-vous que la transition énergétique de la Chine peut réellement protéger les mineurs à court terme ? Donnez votre avis en commentaire.
Sources : BBC News
