Chine – UE : pourquoi l’Europe n’arrive pas à s’unir face à Pékin
En mars 2023, Ursula von der Leyen prononçait un discours fondateur sur les relations entre l’Union européenne et la Chine. Elle y posait un diagnostic lucide : dépendances stratégiques, subventions déloyales, concurrence asymétrique. Trois ans plus tard, ce diagnostic est largement confirmé. Mais les réponses concrètes, elles, restent bloquées par les divisions des États membres et la peur des représailles chinoises.
- En mars 2023, von der Leyen alertait sur les risques économiques liés à la Chine et appelait à une réduction des dépendances.
- Trois ans après, l’UE n’a pas réussi à adopter une stratégie commune. Les États membres restent profondément divisés.
- La peur des représailles chinoises freine les gouvernements européens, même ceux qui partagent le diagnostic de la Commission.
Un discours en avance sur son époque
En mars 2023, la présidente de la Commission européenne prononce un discours de 36 minutes entièrement consacré à la Chine. Le fait est rare. À l’époque, la guerre en Ukraine domine l’agenda politique européen.
Von der Leyen y dresse un tableau sombre. Elle pointe les subventions distorsives de Pékin, la concurrence déloyale, les transferts forcés de technologies, le monopole sur les matières premières critiques. Elle formule une nouvelle doctrine : le « de-risking », ou réduction des risques. L’idée est simple – il faut réduire les dépendances de l’Europe vis-à-vis de la Chine, sans rompre totalement les liens.
Le discours est salué par les analystes. Il est dénoncé par Pékin comme « trompeur et incohérent ». Mais son public cible n’est ni l’un ni l’autre. Ce sont les États membres que von der Leyen cherche à convaincre. « Nous avons besoin d’une volonté collective pour répondre ensemble », dit-elle alors.
- 2025 : première année dans l’histoire de l’UE où chacun des 27 États membres a enregistré un déficit commercial avec la Chine.
- Le discours de von der Leyen a été prononcé en mars 2023, soit plus de trois ans avant que la Commission ne réévalue sérieusement ses instruments commerciaux.
- 15 % : le droit de douane américain appliqué aux importations européennes, qui pousse certains États membres à chercher des débouchés alternatifs en Chine.
- 4 pays – France, Italie, Pays-Bas, Lituanie – ont cosigné un document demandant à Bruxelles d’être « plus proactive » face à Pékin. L’Espagne a refusé de signer.
- L’UE et la Chine entretiennent l’une des relations commerciales les plus importantes au monde, avec des centaines de milliards d’euros d’échanges annuels.
- Depuis la pandémie de COVID-19, les déséquilibres commerciaux entre l’Europe et la Chine se sont accentués. L’afflux de produits chinois à bas coût a intensifié la pression sur l’industrie européenne.
- En 2024, la Chine a imposé des restrictions sur les exportations de terres rares, révélant la fragilité des dépendances européennes dans les matières critiques.

Un diagnostic confirmé, mais une réponse paralysée
Fabian Zuleeg, directeur général du European Policy Centre, était présent lors du discours. Il estime que l’analyse de von der Leyen a été « rétrospectivement confirmée ». « Elle a compris tôt que la relation avec la Chine n’était plus seulement une question d’opportunités économiques, mais aussi de vulnérabilités », dit-il.
Mais avoir raison ne suffit pas. L’Europe n’a jamais trouvé de définition commune du « de-risking ». Certains États membres ont renvoyé la responsabilité vers les entreprises privées. Ces dernières n’ont pas vu l’intérêt financier de s’éloigner du marché chinois.
En 2025, pour la première fois dans l’histoire de l’UE, chacun des 27 États membres a enregistré un déficit commercial avec Pékin. L’appel à diversifier les échanges est resté lettre morte.
Des résultats mitigés sur le terrain commercial
La Commission a tout de même avancé sur certains fronts. Elle a imposé des droits de douane supplémentaires sur les véhicules électriques chinois. Elle a exclu les entreprises Huawei et ZTE des infrastructures de connectivité européennes.
Mais le processus a révélé la profondeur des divisions. L’Espagne a d’abord soutenu les droits de douane sur les véhicules électriques, puis s’est abstenue après la visite de son Premier ministre à Pékin. L’Allemagne, pays d’origine de von der Leyen, a activement cherché à constituer une majorité contre ces mêmes droits.
Sur d’autres dossiers, les échecs sont nets. La Commission n’a pas obtenu des États membres les pouvoirs supplémentaires qu’elle demandait pour contrôler les exportations sensibles. Sa proposition d’un outil de contrôle des investissements sortants a été abandonnée face aux résistances politiques. L’Instrument anti-coercition, conçu en partie pour répondre aux pressions chinoises, n’a jamais été activé – alors même que von der Leyen a publiquement accusé Pékin de chantage.
La peur des représailles, vrai moteur des divisions
En privé, les diplomates européens reconnaissent ce qui bloque réellement l’action collective. Ce n’est pas le désaccord sur le diagnostic. C’est la peur des représailles chinoises.
Pékin a déjà montré sa capacité de nuisance. En 2024, ses restrictions sur les exportations de terres rares ont exposé les vulnérabilités européennes. Face aux droits de douane américains, la Chine a tenu bon jusqu’à ce que Washington recule. Ce rapport de force n’est pas passé inaperçu à Bruxelles ni dans les capitales européennes.
« Les États membres voient le danger de bouger chacun de leur côté face à la Chine et sont ravis d’envoyer la Commission faire le sale boulot à leur place », confie un haut diplomate. La crainte des représailles est telle que les dirigeants européens évitent systématiquement de nommer la Chine dans les conclusions de leurs sommets. Ils préfèrent traiter la question sous l’angle de la « géoéconomie » ou de la « compétitivité ».
Von der Leyen dénonce, de son côté, les « tactiques de division pour mieux régner » de Pékin. Elle y voit la méthode utilisée par Pékin pour dresser les États membres les uns contre les autres. Le vote chaotique sur les droits de douane visant les véhicules électriques reste l’exemple le plus cité.
L’Allemagne et l’Espagne sous pression
Deux pays concentrent l’attention. L’Allemagne entretient des liens économiques profonds avec la Chine. Berlin envoie des signaux contradictoires, tentant de concilier les intérêts des grandes entreprises et ceux des PME, qui n’ont pas la même exposition au marché chinois.
L’Espagne, elle, a refusé de cosigner un document commun avec la France, l’Italie, les Pays-Bas et la Lituanie demandant à la Commission d’être « plus proactive » face à Pékin. Madrid voit dans le marché chinois un débouché alternatif à un marché américain rendu moins attractif par les droits de douane de 15 %.
Ces tensions internes illustrent la contradiction centrale de la politique européenne vis-à-vis de la Chine : tous les gouvernements partagent le diagnostic de von der Leyen, mais aucun ne veut être le premier à en payer le coût.

Un durcissement timide chez certains dirigeants
Quelques signaux indiquent un changement de cap. Emmanuel Macron et le Premier ministre belge Bart De Wever ont récemment durci leur discours vis-à-vis de Pékin. Ils plaident pour des mesures de protection plus fortes, reprenant en substance les positions que von der Leyen défendait dès 2023.
La Commission espère que la dégradation continue du déficit commercial européen accélérera la convergence des États membres. Elle évalue actuellement l’adéquation de ses instruments commerciaux existants et la possibilité d’en créer de nouveaux.
« Nous voulons le dialogue, mais le dialogue doit produire des résultats. Nous aimons la concurrence, mais la concurrence doit être équitable », a répété von der Leyen cette semaine. Le ton reste ferme. Les actes, eux, devront suivre.
- Le discours de von der Leyen en 2023 a posé un diagnostic lucide sur les risques économiques liés à la Chine.
- Trois ans plus tard, faute de volonté collective, l’UE n’a pas adopté de stratégie commune efficace.
- La peur des représailles chinoises est le principal obstacle à l’unité européenne sur ce dossier.
- L’Allemagne et l’Espagne, en raison de leurs liens économiques avec Pékin, freinent les initiatives les plus ambitieuses.
- La montée des déficits commerciaux pourrait forcer une prise de conscience, mais rien n’est garanti.
L’Europe saura-t-elle agir avant qu’il soit trop tard ?
Un diplomate européen résume bien l’impasse : « La Chine réfléchit à la sécurité économique depuis 30 ans. C’est nouveau pour nous. » Cette asymétrie de vision stratégique semble être au cœur du problème. Pendant que Pékin joue sur le long terme, Bruxelles peine à aligner 27 capitales sur une ligne commune. La désindustrialisation avance. Les déficits se creusent. Et le temps presse.
Et vous, pensez-vous que l’Union européenne peut encore construire une réponse unifiée face à la Chine ? Partagez votre point de vue en commentaire.
Sources : Euronews
