SenseTime mise sur la « task economy » : quand l’IA facture les tâches, pas les tokens
Le modèle économique de l’intelligence artificielle est en train de changer de base. SenseTime, l’un des leaders chinois de l’IA, annonce que la facturation par « token » – l’unité de calcul utilisée par les modèles de langage – va céder la place à une facturation par tâche accomplie. Ce basculement semble inévitable selon son PDG, et il pourrait redéfinir la façon dont les entreprises paient pour l’IA dans le monde entier.
- SenseTime prédit la fin du modèle « token economy » au profit d’une « task economy » basée sur les tâches réalisées.
- Le PDG Xu Li compare la chute des prix des tokens à celle des données télécom il y a vingt ans.
- L’entreprise mise sur les modèles multimodaux pour piloter cette transition.
- Le marché adressable pourrait être multiplié par dix avec cette nouvelle logique économique.
La fin du token comme unité de valeur
Un token, en IA, correspond à un fragment de texte traité par un modèle de langage. Jusqu’ici, les entreprises qui utilisent ces modèles paient en fonction du nombre de tokens consommés. Xu Li, PDG de SenseTime, estime que ce modèle a les jours comptés.
« Le prix des tokens va inévitablement baisser, comme le coût des données télécom il y a vingt ans », a-t-il déclaré en marge du World AI Conference (WAIC) à Shanghai. Cette conférence annuelle est l’un des principaux rendez-vous mondiaux de l’intelligence artificielle.
L’argument est structurel. Lorsque les modèles fondamentaux et la puissance de calcul deviennent une infrastructure de base – accessible, banalisée, peu coûteuse – la vraie valeur ne réside plus dans leur consommation brute. Elle réside dans ce qu’ils accomplissent concrètement.
- La consommation quotidienne de tokens IA en Chine a été multipliée par plus de 1 000 en deux ans.
- Le marché adressable de la « task economy » pourrait être 10 fois plus grand que l’actuel marché professionnel.
- SenseTime a présenté son nouveau modèle multimodal SenseNova U1 Pro lors du WAIC 2026 à Shanghai.
- SenseTime est coté à Hong Kong et figure parmi les principales entreprises chinoises spécialisées en IA.
- Le World AI Conference (WAIC) 2026 s’est tenu à Shanghai sur quatre jours, réunissant les acteurs mondiaux du secteur.
- En Chine, de nombreuses grandes entreprises technologiques misent actuellement sur la « token economy » pour monétiser leurs modèles d’IA.

Payer pour un résultat, pas pour un calcul
La « task economy » repose sur une logique différente. L’utilisateur ne paye plus pour le volume de calcul utilisé. Il paye pour une tâche complexe menée à bien : analyser des plans architecturaux, générer une vidéo produit, rédiger un rapport complet.
Ce changement de paradigme peut sembler subtil. Il est pourtant fondamental. Il déplace la valeur de l’infrastructure vers l’usage réel, ce qui renforce l’importance des interfaces, des agents IA et des modèles capables de traiter plusieurs types de données simultanément.
Xu Li situe le prochain terrain de croissance dans les secteurs du travail et du design. L’IA de codage connaît déjà un fort essor. Mais selon lui, la prochaine vague ne touchera pas seulement les développeurs. Elle atteindra le grand public, et les professionnels ne représenteront alors qu’une petite fraction des utilisateurs totaux.
« Les grands changements de conditions industrielles peuvent produire des transformations décuplées lorsqu’un point d’inflexion critique est atteint », a-t-il précisé. C’est exactement ce point que SenseTime cherche à anticiper.
Le pari multimodal de SenseTime
Pour réussir cette transition, SenseTime ne compte pas sur les modèles de langage classiques. L’entreprise investit massivement dans les modèles multimodaux, capables de traiter simultanément du texte, des images, des vidéos et des structures 3D.
Cette orientation n’est pas anodine. Les modèles multimodaux sont bien plus complexes à développer. Ils exigent une préparation de données poussée et un alignement précis de la puissance de calcul. Xu Li reconnaît lui-même que même Google, avec ses ressources considérables, peine à progresser efficacement dans ce domaine.
SenseTime ne déviera pas pour autant de cette feuille de route. « Nous ne pensons pas qu’il existe d’autres voies capables d’élever le plafond d’intelligence des modèles d’IA plus rapidement », a affirmé son PDG.
Lors du WAIC, l’entreprise a lancé son nouveau modèle SenseNova U1 Pro. Ce modèle utilise une technique de raisonnement combinant texte et images de façon entrelacée pour produire des visuels moins reconnaissables comme générés par IA. L’objectif : des contenus directement exploitables en production, sans retouche manuelle.
La Chine, terrain fertile pour des usages inédits
Les géants technologiques américains dominent aujourd’hui le consensus mondial sur les applications IA les plus courantes. Mais Xu Li voit une fenêtre d’opportunité distincte pour la Chine.
La densité de population et la diversité des cas d’usage créent un environnement particulièrement propice à l’émergence de ce qu’il appelle des « super individus » – des utilisateurs capables d’identifier et de développer des applications IA inédites.
Ces usages variés, ancrés dans le monde réel, pourraient accélérer le développement de l’écosystème IA chinois plus vite que dans des marchés moins dynamiques. C’est une forme de compétitivité par la diversité, plutôt que par la seule puissance technologique.
Une rentabilité qui se profile
SenseTime se montre prudemment optimiste sur sa trajectoire financière. Xu Li indique que les applications d’IA générative et le volume de tokens affichent actuellement « de très bonnes marges brutes ».
À terme, la structure des revenus serait de plus en plus ancrée dans les services basés sur les applications plutôt que dans la vente de capacité de calcul brute. L’essor actuel de l’IA agentique – des systèmes capables d’agir de façon autonome pour accomplir des objectifs – renforce cette trajectoire.
L’IA agentique représente précisément la couche technique qui rend possible la « task economy » : un agent IA peut piloter une tâche complexe de bout en bout, ce qui justifie une facturation sur le résultat final plutôt que sur les ressources consommées.
- SenseTime prédit que les tokens IA baisseront comme les données télécom, rendant ce modèle non rentable.
- La « task economy » facture les tâches accomplies, pas le calcul utilisé – un changement structurel majeur.
- Le marché adressable pourrait être multiplié par dix si l’IA touche le grand public au-delà des professionnels.
- SenseTime mise sur les modèles multimodaux malgré leur complexité technique, sans alternative selon son PDG.
- La Chine pourrait tirer profit de sa diversité d’usage pour accélérer son écosystème IA.

Un tournant pour toute l’industrie IA
Ce que décrit SenseTime n’est pas une simple évolution commerciale. C’est un réalignement profond de la façon dont l’intelligence artificielle crée et capture de la valeur. La question n’est plus « combien de tokens as-tu utilisés ? » mais « quelle tâche as-tu accomplie, et quelle valeur cela représente-t-il ? »
Ce basculement favorisera les acteurs capables de construire des interfaces et des agents intelligents de bout en bout. Il pénalisera ceux qui se sont contentés de vendre de la puissance de calcul sans construire la couche applicative.
SenseTime a choisi son camp. La transition vers la task economy reste encore à prouver à grande échelle, mais le calendrier avancé par son PDG – comparable à la démocratisation des données mobiles – donne une indication claire de l’urgence stratégique perçue.
Et vous, comment pensez-vous que cette transition vers la « task economy » va transformer l’usage de l’IA dans les entreprises ? Partagez votre avis en commentaire.
Sources : South China Morning Post
