Économie chinoise, IA et robots : ce que révèle l’économiste Lan Xiaohuan

Économie chinoise, IA et robots : ce que révèle l’économiste Lan Xiaohuan

La Chine dépasse les 1 200 milliards de dollars de surplus commercial, sa consommation intérieure stagne à 40 % du PIB, et la course à l’intelligence artificielle s’accélère. Lan Xiaohuan, professeur d’économie à la China Europe International Business School et auteur du best-seller How China Works, dresse un diagnostic sans concession. Selon lui, la clé du rééquilibrage ne se trouve pas dans les barrières douanières ni dans la relance par l’investissement, mais dans une protection sociale plus forte et dans la maîtrise des données publiques. Un point de vue qui bouscule plusieurs certitudes.

En bref

  • Lan Xiaohuan plaide pour une protection sociale élargie comme moteur de rééquilibrage économique, indépendamment de son effet sur la consommation.
  • Il explique pourquoi la Chine dispose d’un avantage structurel sur les États-Unis dans la course à l’IA grâce à ses données publiques.
  • Il tempère l’optimisme sur les robots humanoïdes, et s’inquiète surtout de l’érosion du sens du travail causée par l’IA.

Un surplus commercial record, mais pas une stratégie délibérée

Le surplus commercial de la Chine dépasse désormais 1 200 milliards de dollars selon les données douanières. Pourtant, Lan Xiaohuan refuse d’y voir une politique intentionnelle. Pour lui, l’équation est simple : si des acheteurs étrangers continuent de commander des produits chinois en masse, c’est parce qu’ils en ont besoin.

Les barrières commerciales ne suppriment pas la demande, dit-il. Elles cherchent seulement à capter une part des profits et à les redistribuer autrement. Ce que les marchés étrangers veulent vraiment, c’est que la Chine installe des usines sur leur sol, crée des emplois et transfère des technologies.

Du côté des importations, la marge est étroite. La Chine souhaite acheter des semi-conducteurs avancés et des équipements de lithographie. Personne ne les vend. Quant aux voitures américaines, Lan Xiaohuan les écarte d’un revers de main : peu réaliste. Les données douanières ont aussi leurs limites. Les chaînes d’approvisionnement mondiales sont si complexes que l’origine réelle de nombreux biens est difficile à tracer.

Chiffres clés

  • 1 200 milliards de dollars : surplus commercial de la Chine en biens, selon les douanes
  • 40 % du PIB : part de la consommation des ménages chinois, contre 70 % aux États-Unis
  • 50 à 55 % : niveau de consommation en Allemagne et au Japon, cités comme référence réaliste pour la Chine
  • 11 millions de livres vendus en Chine pour How China Works, traduit en plusieurs langues
  • Un point de pourcentage par an : rythme de rééquilibrage estimé, soit plus d’une décennie avant d’atteindre les standards internationaux
Contexte

  • Lan Xiaohuan est professeur à la China Europe International Business School (CEIBS) et auteur de How China Works, ouvrage de référence sur le modèle économique chinois piloté par l’État.
  • La Chine traverse une phase de transition : recul de l’immobilier, montée en puissance du secteur manufacturier et technologique, pression extérieure sur ses exportations.
  • Le débat sur les données comme nouveau facteur de production prend une dimension stratégique dans la compétition sino-américaine autour de l’IA.
Usine de fabrication automatisée en Chine
La montée en puissance de la robotique industrielle en Chine soulève des questions sur l’avenir de l’emploi. (image générée avec IA Gemini)

La protection sociale comme levier de rééquilibrage, pas la consommation

La faible consommation chinoise est souvent présentée comme le problème à résoudre en urgence. Lan Xiaohuan propose une lecture différente. Selon lui, renforcer la protection sociale – santé, éducation, retraites – est une nécessité en soi. Pas un simple outil pour faire dépenser les Chinois.

Les citoyens ont le droit d’épargner, même avec un filet de sécurité robuste. Le gouvernement ne peut pas décréter la consommation. Ce qu’il peut faire, c’est améliorer l’environnement des affaires pour que les salaires du secteur privé progressent, stabiliser la valeur de l’immobilier et valoriser les actifs ruraux.

La comparaison avec les États-Unis ne plaide pas non plus pour une imitation aveugle. La consommation américaine atteint 70 % du PIB, mais elle est portée par des dépenses de santé et d’éducation prohibitives. En Chine, ces services restent abordables. L’Allemagne et le Japon, à 50-55 %, sont des références bien plus pertinentes.

Données publiques : l’avantage stratégique de la Chine dans la course à l’IA

Dans la compétition autour de l’intelligence artificielle, Lan Xiaohuan identifie un facteur souvent sous-estimé : la structure de propriété des données. Aux États-Unis, les données commerciales appartiennent à des acteurs privés qui exigent une part des revenus générés par l’IA. En Chine, une large partie des données stratégiques relève du domaine public.

Exemple concret : les données juridiques. En Chine, elles sont mises à disposition par la Cour populaire suprême, accessibles à tous les développeurs. Aux États-Unis, deux vendeurs privés dominent le marché, renchérissent l’accès et développent leurs propres outils d’IA en parallèle, fermant la porte aux concurrents indépendants.

Même logique pour la conduite autonome. La Chine compte de nombreuses entreprises actives dans ce secteur, en partie parce que les données routières, de trafic et de signalisation sont accessibles grâce à une infrastructure publique préexistante. Sans données publiques structurées, pas d’écosystème viable.

Lan Xiaohuan résume ainsi la compétition IA mondiale : seules la Chine et les États-Unis disposent aujourd’hui de modèles fondamentaux. L’Europe est présente, mais ses règles strictes sur les données constituent un frein structurel réel. Ce n’est pas une question de puissance de calcul ou de modèle, c’est une question d’infrastructure de données et de coût d’accès.

Robots humanoïdes : exploration, pas sur-concurrence

Le phénomène d' »involution » – terme chinois désignant une compétition destructrice à somme nulle – inquiète certains observateurs dans les secteurs de l’IA et de la robotique. Lan Xiaohuan nuance fortement.

Pour les grands modèles de langage, le marché s’est déjà consolidé. Les petites entreprises ne peuvent pas financer les infrastructures de calcul nécessaires. La « guerre des cent modèles » est terminée, il n’t reste qu’une poignée de survivants.

Pour les robots humanoïdes, la situation est différente. La trajectoire technologique n’est pas encore tracée. Personne ne sait précisément où atterrira cette technologie, pas même les acteurs du secteur. Des centaines d’entreprises qui entrent simultanément dans un marché encore indéfini, ce n’est pas de la surcompétition. C’est de l’exploration.

Le « moment GPT » des robots – le saut qualitatif comparable à celui de ChatGPT dans l’IA – n’est pas encore arrivé. Il se peut même qu’il ne se produise jamais, selon l’économiste.

IA et emploi : le vrai problème n’est pas le chômage, c’est le sens

Face à l’anxiété publique autour de l’impact de l’IA sur l’emploi, Lan Xiaohuan adopte une position peu orthodoxe. S’inquiéter est inutile, dit-il, parce que le point de non-retour est déjà franchi. L’IA est là, il faut l’accepter.

Il doute que le marché du travail se rééquilibre automatiquement. Les emplois de cols blancs disparaissent, et les travailleurs déplacés ne s’orienteront pas spontanément vers des métiers manuels. Même le travail manuel n’est pas à l’abri : un grand acteur de la logistique lui a récemment confirmé que le nombre de livreurs diminue déjà à mesure que les réseaux s’optimisent grâce à l’IA.

Pour les diplômés, le problème est immédiat. Les postes de débutants se raréfient partout dans le monde. En Chine, il reste des emplois, mais ils ne correspondent pas aux aspirations ni aux localisations souhaitées.

Sur le long terme, c’est une autre question qui préoccupe Lan Xiaohuan. Même si les besoins fondamentaux sont couverts – même si les jeunes peuvent « s’allonger » chez leurs parents sans mourir de faim – l’IA érode le sens du travail. Et cette érosion-là, aucune politique de revenu universel ne peut y répondre seule.

Robot humanoïde dans un laboratoire technologique chinois
Les robots humanoïdes chinois en sont encore à une phase d’exploration, loin d’une surcompétition destructrice selon Lan Xiaohuan. (image générée avec IA Gemini)

La protection sociale comme réponse aux dérèglements de l’IA sur l’emploi

Comment gouverner la transition ? Lan Xiaohuan revient sur la même prescription : la protection sociale. L’idée d’un revenu universel de base existe, mais elle nécessite un effort fiscal colossal. Et surtout, la difficulté n’est pas le point d’arrivée, c’est la transition elle-même.

Pendant cette phase intermédiaire, un petit nombre d’individus accumulera des richesses considérables pendant que beaucoup perdent leurs revenus. Taxer cette richesse et créer des emplois alternatifs dans ce contexte semble très difficile pour n’importe quel État. Mais sans crise immédiate et généralisée, les ressources politiques pour agir seront difficiles à mobiliser.

Ce qu’il faut retenir

  • Le surplus commercial chinois résulte d’une demande étrangère réelle, pas d’une stratégie de dévaluation.
  • La protection sociale doit être renforcée pour elle-même, pas uniquement pour stimuler la consommation.
  • L’accès aux données publiques donne à la Chine un avantage structurel dans la course à l’IA.
  • Les robots humanoïdes sont en phase d’exploration, pas encore en surcompétition destructrice.
  • L’IA menace moins l’emploi en volume qu’elle n’érode le sens du travail et la cohésion sociale.

Un économiste qui pense la Chine depuis l’intérieur

Ce qui distingue l’analyse de Lan Xiaohuan, c’est son refus des grilles de lecture standard. Il ne croit pas à l’imitation du modèle américain de consommation. Il ne présente pas la Chine comme victime des tensions commerciales, ni comme acteur purement offensif. Il préfère pointer les contradictions internes : un État qui peut tout financer sauf le sens, une technologie qui crée de la richesse sans garantir la dignité.

Ses travaux futurs, nous dit-il, porteront moins sur la façon dont fonctionne la Chine que sur la façon dont les Chinois peuvent comprendre le reste du monde – en regardant vers l’Asie du Sud-Est, l’Asie centrale et la Russie plutôt que vers l’Europe ou les États-Unis.

Et vous, pensez-vous que la protection sociale chinoise peut vraiment transformer les comportements d’épargne ? L’IA vous semble-t-elle davantage une menace pour l’emploi ou pour le sens du travail ? Donnez votre avis en commentaire.

Sources : South China Morning Post

(Les illustrations de cet article ont été générées avec Gemini)
Qu'est-ce que Lan Xiaohuan préconise pour rééquilibrer l'économie chinoise ?
Lan Xiaohuan recommande d’abord de renforcer la protection sociale – santé, éducation et retraites – non pas comme levier de consommation, mais comme obligation de l’État envers ses citoyens. Il préconise également des réformes fiscales à long terme et une réduction des dépenses publiques locales, sachant que les grandes infrastructures sont déjà largement construites.
Pourquoi la Chine aurait-elle un avantage sur les États-Unis dans la course à l'IA ?
Selon Lan Xiaohuan, la Chine dispose d’un large stock de données publiques accessibles à faible coût aux développeurs. À l’inverse, aux États-Unis, les données stratégiques sont détenues par des acteurs privés qui en monétisent l’accès. Cet avantage se traduit concrètement dans des secteurs comme la conduite autonome ou l’IA juridique.
Les robots humanoïdes risquent-ils de détruire massivement des emplois en Chine ?
Lan Xiaohuan estime que le secteur est encore en phase d’exploration : la trajectoire technologique n’est pas définie, et les robots humanoïdes ne sont pas encore déployés à grande échelle. L’involution – surcompétition destructrice – ne menace pas encore ce secteur, contrairement au photovoltaïque ou aux grands modèles de langage déjà consolidés.
Quel est selon lui le vrai problème à long terme posé par l'IA sur la société ?
Au-delà du chômage, Lan Xiaohuan pointe l’érosion du sens du travail. Même si les besoins matériels sont couverts, les individus se retrouveront face à une question fondamentale : quel sens donner à leur vie si les machines font tout ? Cette dimension existentielle dépasse les outils habituels des politiques économiques.

Pierre Woo

Je m'appelle Pierre, diplômé d'un MBA en affaires internationales. Je suis passionné par la Chine. J'ai étudié et travaillé dans l'empire du milieu pendant plusieurs années. Cette expérience a non seulement approfondi ma compréhension de la Chine moderne, mais elle m'a aussi permis de saisir les nuances complexes de son économie en rapide évolution.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *