Yuan, déséquilibres mondiaux, IA : ce que Pékin a vraiment dit au G20 de Bangkok

Yuan, déséquilibres mondiaux, IA : ce que Pékin a vraiment dit au G20 de Bangkok

À Bangkok, lors de la troisième réunion des ministres des finances et gouverneurs de banques centrales du G20, Pékin a pris la parole avec une clarté inhabituelle. Le gouverneur de la Banque populaire de Chine, Pan Gongsheng, a rejeté l’idée que le taux de change du yuan soit la clé des déséquilibres commerciaux mondiaux. Il a aussi alerté sur deux risques sous-estimés : la volatilité des marchés obligataires souverains et la bulle potentielle des valorisations liées à l’IA. Face aux pressions américaines, Pékin ne cède pas – mais propose un cadre alternatif.

En bref

  • Pan Gongsheng rejette la thèse selon laquelle dévaluer le yuan résoudrait les déséquilibres mondiaux.
  • Il alerte sur les risques de correction des valorisations IA et l’instabilité des marchés obligataires souverains.
  • Pékin veut internationaliser le yuan et accroître l’accès des investisseurs étrangers à ses marchés financiers.
  • Washington reste sur sa position : les « pratiques non marchandes » chinoises distordent le commerce mondial.

Le yuan comme bouc émissaire : Pékin contre-attaque avec des arguments

Depuis des décennies, les États-Unis et l’Union européenne accusent la Chine de maintenir artificiellement le yuan faible pour avantager ses exportateurs. Pékin rejette cette accusation. Cette fois, le gouverneur Pan Gongsheng l’a dit explicitement devant ses homologues du G20.

Sa thèse : le taux de change n’a pas de « relation simple et linéaire » avec la balance des comptes courants d’un pays. Le yuan est influencé par la croissance économique, la politique monétaire, les marchés financiers, la géopolitique et les chocs imprévisibles. Réduire les déséquilibres à une question de change serait, selon lui, une analyse trop étroite.

Il a appelé à adopter une « perspective analytique plus complète », incluant les flux de capitaux et les canaux financiers, pas seulement les comptes courants commerciaux. La semaine précédant la réunion, la Banque populaire de Chine avait déjà publié un document officiel sur le yuan affirmant que la Chine n’avait « jamais délibérément » dévalué sa monnaie.

Chiffres clés

  • 3e réunion G20 des ministres des finances et gouverneurs de banques centrales, tenue à Bangkok en octobre 2026.
  • La majorité des membres du G20 – à l’exclusion de la Chine, du Brésil, de l’Indonésie, de la Russie, de l’Arabie saoudite et de l’Afrique du Sud – ont signé une déclaration commune sur les surcapacités chinoises.
  • La Chine opère un système de change flottant géré, encadré quotidiennement par la banque centrale.
Contexte

  • La Chine est régulièrement accusée par les États-Unis et l’UE de pratiques non marchandes qui faussent la concurrence et alimentent des excédents commerciaux massifs.
  • Pékin mène depuis plusieurs années une politique d’internationalisation du yuan, notamment via les paiements en yuan dans les pays partenaires et le développement des obligations panda et dim sum.
  • Le G20 est devenu un terrain d’affrontement feutré entre la vision multilatérale défendue par Pékin et la pression américaine pour isoler la Chine sur les questions commerciales.
Billets en yuan chinois sur fond sombre
Pékin refuse que le yuan soit le seul levier d’ajustement des déséquilibres mondiaux. (Illustration générée par IA)

Surplus et déficit : Pékin exige le partage de la responsabilité

Pan Gongsheng n’a pas seulement défendu la Chine. Il a formulé une demande explicite : les économies déficitaires – à commencer par les États-Unis – doivent aussi prendre leur part de responsabilité dans les déséquilibres mondiaux.

« Les économies déficitaires et excédentaires doivent travailler ensemble pour atteindre un équilibre dynamique dans l’économie mondiale. » Cette phrase, sobre en apparence, retourne la logique accusatoire que Washington pousse au G20. Elle dit, en creux, que les déficits américains ne sont pas uniquement causés par les exportations chinoises.

C’est une position cohérente avec la ligne de Pékin depuis des années. Mais la formuler à Bangkok, lors d’une réunion où les États-Unis venaient de rallier la majorité des membres du G20 contre les « surcapacités » chinoises, lui donne un relief particulier.

Washington s’arc-boute sur les « pratiques non marchandes »

La sous-secrétaire américaine au Trésor pour les affaires internationales, Erin Browne, a répondu le lendemain de la réunion. Son discours a ciblé directement la Chine. Elle a accusé les « politiques et pratiques non marchandes » de distordre les échanges commerciaux et les flux de capitaux à l’échelle mondiale.

Elle a demandé au Fonds monétaire international de jouer un rôle plus affirmé pour identifier ces distorsions et lutter contre les politiques dites de « mendiant-son-voisin » – une expression économique qui désigne les stratégies où un pays gagne des parts de marché en appauvrissant ses partenaires commerciaux.

Quelques jours plus tôt, les États-Unis avaient fait signer à la majorité du G20 – hors Chine, Brésil, Indonésie, Russie, Arabie saoudite et Afrique du Sud – une déclaration commune sur les surcapacités. Un signal clair : Washington veut transformer le G20 en levier de pression multilatéral contre Pékin.

Deux risques financiers que Pékin met sur la table

Pan Gongsheng n’a pas limité son intervention à la défense du yuan. Il a soulevé deux risques financiers globaux rarement nommés à ce niveau.

Le premier : les fortes fluctuations des marchés obligataires souverains de certains pays. Sans nommer personne, il évoquait les tensions sur les dettes publiques des grandes économies, aggravées par le cycle de hausse de taux des dernières années.

Le second est plus saillant : le risque de correction des valorisations liées à l’IA. Pan a jugé que les niveaux atteints par certains actifs IA avaient créé des « vulnérabilités financières » croissantes. C’est une mise en garde sérieuse, qui peut être lue comme un signal adressé aux marchés américains, où les valorisations du secteur tech ont atteint des niveaux historiques.

Il a aussi insisté sur un point de principe : moderniser la régulation financière ne doit pas signifier la déréglementer. La stabilité financière ne peut pas être sacrifiée au nom de l’innovation.

Le yuan comme devise internationale : Pékin accélère

En marge des réunions du FMI et de la Banque mondiale, Pan a pris un autre engagement. Il a promis d’élargir l’accès des investisseurs et émetteurs mondiaux aux marchés financiers chinois. Il a aussi annoncé vouloir faire des obligations libellées en yuan un « collatéral largement reconnu et accepté à l’échelle mondiale ».

En parallèle, le gouverneur adjoint de la Banque populaire de Chine, Tao Ling, a détaillé lors d’un forum à Shanghai les mesures concrètes prévues. Elles comprennent le soutien aux prêts transfrontaliers en yuan, l’encouragement des émissions d’obligations panda par les institutions étrangères, le développement du marché des obligations dim sum à Hong Kong, et l’extension des accords de swap de devises à davantage de pays partenaires.

Ces annonces s’inscrivent dans la stratégie de long terme de Pékin pour réduire la dépendance mondiale au dollar. L’internationalisation du yuan est un chantier permanent, qui avance par étapes et par marchés géographiques ciblés.

Skyline du quartier financier de Pudong à Shanghai au crépuscule
La Chine accélère l’internationalisation de sa monnaie depuis ses grandes places financières. (Illustration générée par IA)

La politique fiscale chinoise en renfort de la croissance mondiale

Le ministre des Finances Lan Foan a complété le tableau. Sa priorité immédiate : résoudre les conflits géopolitiques, contenir la montée du protectionnisme et inverser la fragmentation économique mondiale. Des conditions qu’il juge nécessaires pour créer un environnement favorable à la croissance.

Il a également confirmé que la Chine maintiendrait une politique fiscale plus proactive pour soutenir sa croissance intérieure. L’objectif affiché est double : stimuler l’économie nationale et « injecter de la confiance et de la certitude dans l’économie mondiale ».

Cette formule n’est pas anodine. Elle répond à une critique récurrente des partenaires commerciaux de la Chine, qui lui reprochent d’exporter de l’incertitude via ses politiques industrielles et ses surcapacités.

Ce qu’il faut retenir

  • Pékin refuse de lier le yuan aux déséquilibres commerciaux et appelle à une analyse plus large incluant les flux financiers.
  • La Chine exige que les économies déficitaires partagent la responsabilité des ajustements – une contre-offensive directe aux accusations américaines.
  • Pan Gongsheng a alerté sur les risques de bulle IA et d’instabilité des marchés obligataires souverains.
  • Pékin accélère l’internationalisation du yuan avec des mesures concrètes sur les obligations panda, dim sum et les swaps de devises.
  • Le G20 de Bangkok confirme la fracture entre la vision multilatérale de Pékin et la stratégie américaine d’isolement commercial.
Analyse Chinecroissance

Pékin ne recule pas. En rejetant la réduction des déséquilibres mondiaux à une simple question de change, la Chine impose une grille de lecture économique plus complète – et, sur le fond, plus rigoureuse. Les déficits américains sont structurels ; ils ne disparaîtront pas en réévaluant le yuan.

Pour l’Europe, le vrai enseignement de Bangkok est ailleurs. La stratégie américaine consiste à mobiliser le G20 contre Pékin. L’Europe y participe partiellement, tout en maintenant un dialogue commercial avec la Chine. Cette position ambiguë affaiblit sa crédibilité des deux côtés.

Les avertissements de Pan sur les valorisations IA méritent l’attention des investisseurs européens. Quand la banque centrale d’une puissance industrielle majeure nomme publiquement ce risque, c’est rarement sans calcul – ni sans raison.

Bangkok, révélateur d’un G20 de plus en plus fracturé

La réunion de Bangkok n’a pas produit de consensus. Elle a confirmé que le G20 fonctionne désormais sur deux vitesses : une majorité portée par Washington, une minorité emmenée par Pékin. Les sujets – yuan, surcapacités, régulation financière – ne sont que des habillages différents d’un même rapport de force.

Ce que révèle Bangkok, c’est que la Chine a choisi la posture de contre-proposition plutôt que celle du repli. Elle formule des alternatives, elle nomme des risques que les autres éludent, elle avance sur l’internationalisation de sa monnaie. C’est une stratégie de long terme, méthodique, qui ne recherche pas le consensus immédiat.

Et vous, pensez-vous que le taux de change du yuan est vraiment au cœur des déséquilibres commerciaux mondiaux, ou Pékin a-t-il raison d’élargir le débat ? Dites-le en commentaire.

Sources : South China Morning Post

(Les illustrations de cet article ont été générées avec Gemini)
Pourquoi la Chine refuse-t-elle de lier le yuan aux déséquilibres commerciaux mondiaux ?
Pékin estime que le taux de change est influencé par de nombreux facteurs – croissance, politique monétaire, géopolitique, marchés financiers – et n’a pas de relation simple et directe avec la balance commerciale. La Chine insiste pour que déficits et excédents soient analysés à travers les flux financiers et les flux de capitaux, pas seulement les échanges de marchandises.
Qu'est-ce qu'une obligation panda ou dim sum ?
Une obligation panda est une obligation libellée en yuan émise sur le marché intérieur chinois par une institution étrangère. Une obligation dim sum est également libellée en yuan, mais émise sur le marché offshore, principalement à Hong Kong. Ces instruments sont des outils clés de l’internationalisation du yuan.
Pourquoi Pan Gongsheng a-t-il mis en garde contre les valorisations liées à l'IA ?
Le gouverneur de la Banque populaire de Chine a jugé que certains actifs liés à l’intelligence artificielle avaient atteint des niveaux de valorisation créant des vulnérabilités financières. En cas de correction brutale, l’impact pourrait se propager à l’ensemble des marchés financiers mondiaux. C’est un signal d’alerte adressé à l’ensemble du système financier global.
Qu'est-ce qu'une politique de 'mendiant-son-voisin' dans le commerce international ?
C’est une politique économique par laquelle un pays cherche à améliorer sa propre situation économique – notamment en stimulant ses exportations ou en réduisant ses importations – au détriment de ses partenaires commerciaux. Les États-Unis accusent la Chine d’avoir recours à de telles pratiques via sa politique industrielle et de change.

Pierre Woo

Pierre Woo est le fondateur et le directeur de la publication de Chinecroissance, créé en 2009. Il a vécu environ cinq ans à Shanghai et parle mandarin et cantonais. Après près de dix ans chez Marco Vasco, jusqu'à la direction marketing, puis cofonder l'agence SEO 99digital, il dirige aujourd'hui Daremonkey, une agence d'automatisation et d'IA. Il sélectionne les sujets et relit les articles publiés.

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