TSMC et le Terafab de Musk : le fabricant de puces refuse de perdre le contrôle

TSMC et le Terafab de Musk : le fabricant de puces refuse de perdre le contrôle

Le géant taïwanais TSMC confirme être en négociation avec Elon Musk autour du projet Terafab au Texas. Mais son PDG C.C. Wei a posé une condition non négociable : l’usine « doit être gérée par TSMC ». Derrière cette phrase courte se joue un bras de fer discret entre deux acteurs qui ont chacun besoin de l’autre – et qui ne s’accordent pas encore sur les règles du jeu.

En bref

  • TSMC confirme des discussions avec Musk sur le Terafab texan, sans accord conclu.
  • Le PDG C.C. Wei exige que TSMC conserve le contrôle opérationnel total de l’usine.
  • TSMC affiche un bénéfice record de 23,9 milliards de dollars au troisième trimestre, porté par la demande en puces IA.
  • La part de la Chine continentale dans les revenus de TSMC recule de 8 % à 5 % en un an.

Un projet colossal, mais encore sans contours précis

Le Terafab est la vision d’Elon Musk pour produire des puces hautes performances au Texas. Ces composants alimenteraient son écosystème en pleine expansion : intelligence artificielle, robotique, véhicules autonomes. L’ambition est réelle. Les détails, eux, restent flous.

Le 3 octobre, Musk avait reconnu des discussions préliminaires sur X : « Juste des discussions, mais quelque chose pourrait en sortir. » Quatre jours plus tard, il précisait que Tesla et SpaceX entendaient « construire et gérer » le complexe eux-mêmes – tout en laissant la porte ouverte à TSMC pour sous-louer une partie du site.

Cette formule du sous-bail est précisément ce que TSMC refuse. C.C. Wei a été clair lors de la conférence de résultats du troisième trimestre : l’usine doit être opérée par TSMC, pas par un locataire. Ni la structure de propriété ni le périmètre d’intervention de TSMC ne sont encore définis. Les équipes du groupe ont été envoyées au Texas pour évaluer les opportunités d’expansion au-delà de l’Arizona, mais aucune conclusion ferme n’a été tirée.

Chiffres clés

  • Bénéfice net du 3e trimestre : 23,9 milliards de dollars, en hausse de 68,7 % sur un an.
  • Revenus trimestriels : 46,72 milliards de dollars, en hausse de 50,9 %.
  • Investissement total prévu en Arizona : 265 milliards de dollars.
  • Part des clients nord-américains : 79 % des revenus du trimestre.
  • Part de la Chine continentale : 5 % des revenus, contre 8 % un an plus tôt.
  • Prévision de revenus au 4e trimestre : entre 52,3 et 54,3 milliards de dollars.
Contexte

  • TSMC est le plus grand fabricant de puces à façon au monde. Il produit notamment les processeurs d’Apple, de Nvidia et d’AMD.
  • En juillet, TSMC avait annoncé 100 milliards de dollars supplémentaires pour son site d’Arizona, portant l’engagement total à 265 milliards. Ces lignes visent des puces à 2 nanomètres et en dessous, ainsi que des capacités d’encapsulation avancée.
  • La demande mondiale en puces pour l’IA dépasse aujourd’hui la capacité de production de TSMC, selon son propre PDG.
Tranche de silicium avec circuits nanométriques dans une salle blanche
Les puces à 2 nanomètres, au cœur de la stratégie d’expansion de TSMC. (Illustration générée par IA)

Pourquoi TSMC ne peut pas se permettre de lâcher les commandes

La condition posée par C.C. Wei n’est pas un caprice de direction. Elle reflète une logique industrielle précise. TSMC tire son avantage concurrentiel de décennies de savoir-faire opérationnel, d’une main-d’œuvre très qualifiée et de processus de fabrication extrêmement complexes. Déléguer ces opérations, même partiellement, reviendrait à diluer ce qui fait la valeur du groupe.

Le risque de perte de contrôle est d’autant plus sensible que le Terafab se situerait aux États-Unis, dans un environnement politique et réglementaire que TSMC connaît encore mal. Les tensions récurrentes autour de la gouvernance de son site d’Arizona – difficultés de recrutement, délais de construction, ajustements culturels – ont déjà montré que l’implantation américaine est loin d’être simple.

Laisser Tesla ou SpaceX « construire et gérer » l’usine tout en sous-louant à TSMC inverserait ce rapport de force. TSMC deviendrait prestataire dans une usine qu’il ne contrôle pas. C’est précisément ce scénario que C.C. Wei refuse.

Des résultats records qui renforcent la position de négociation

TSMC arrive dans cette négociation depuis une position de force inhabituellement claire. Le groupe a publié un bénéfice net trimestriel de 23,9 milliards de dollars, record absolu. Les revenus bondissent de 50,9 % sur un an. Ce n’est pas un trimestre ordinaire.

Le moteur de cette performance est sans ambiguïté : les puces pour l’intelligence artificielle et les centres de données représentent désormais 68 % du chiffre d’affaires, contre 57 % un an plus tôt. C.C. Wei a indiqué n’avoir « vu aucun signe de ralentissement » côté demande IA. Mieux encore : la demande des clients dépasse la capacité de production de TSMC.

Cette tension entre offre et demande change la nature du rapport de force avec Musk. TSMC n’a pas besoin de ce contrat pour justifier son expansion américaine. Il a déjà les clients, les commandes et les investissements. C’est Musk qui a besoin de TSMC – ou d’une alternative qui n’existe pas encore.

La géographie des revenus dit beaucoup sur les priorités stratégiques

Les chiffres du troisième trimestre révèlent aussi un glissement géographique significatif. Les clients nord-américains représentent 79 % des revenus, contre 76 % un an plus tôt. La part de la Chine continentale recule de 8 % à 5 % en douze mois.

Ce recul reflète en partie les restrictions à l’exportation imposées par Washington sur les puces les plus avancées vers la Chine. Mais il dit aussi que TSMC a choisi son camp – ou plutôt que ses principaux clients, Nvidia en tête, ont orienté la demande vers l’Occident. Comme le montrent les premières livraisons de puces H200 en Chine par Nvidia, le marché chinois reste marginal dans les revenus de TSMC.

La présence de TSMC dans la course à l’IA – le groupe prévoyait déjà plus de 30 % de croissance et un capex au plafond pour 2026 – s’inscrit dans une dynamique de long terme. Le Terafab texan n’est qu’un épisode de cette expansion, pas son moteur.

Un investissement en hausse qui dépasse l’horizon texan

Au-delà du Terafab, TSMC a confirmé que ses dépenses d’investissement entre 2026 et 2028 seraient « significativement supérieures » à celles des trois années précédentes. Le directeur financier Wendell Huang n’a pas donné de chiffres annuels précis au-delà de 2025, mais le signal est clair.

Pour cette année, le groupe maintient sa prévision de capex entre 60 et 64 milliards de dollars. Les dépenses iront principalement vers l’Arizona – lignes à 2 nanomètres et moins, encapsulation avancée – et potentiellement vers le Texas si les négociations aboutissent.

La prévision de revenus pour le quatrième trimestre, entre 52,3 et 54,3 milliards de dollars, implique une croissance d’environ 14 % par rapport au troisième trimestre. La trajectoire reste ascendante. TSMC n’a pas de raison de conclure à n’importe quel prix.

Intérieur d'une usine de puces automatisée avec bras robotiques
Le contrôle opérationnel des lignes de fabrication, condition non négociable pour TSMC. (Illustration générée par IA)

Musk face à une réalité industrielle qu’il ne peut pas contourner

Elon Musk a bâti son empire sur sa capacité à intégrer verticalement : SpaceX fabrique ses propres fusées, Tesla ses propres batteries. Mais les semi-conducteurs de pointe sont un secteur qui résiste à cette logique. Aucune entreprise n’a réussi à monter une ligne de production de puces avancées en dehors d’un opérateur spécialisé comme TSMC, Samsung ou Intel Foundry.

Le Terafab pourrait théoriquement accueillir une telle ligne – mais uniquement si TSMC accepte de l’opérer. Or TSMC exige le contrôle total. La question qui se pose désormais est simple : Musk est-il prêt à accepter cette condition, ou cherchera-t-il une alternative qui n’existe pas encore à cette échelle ?

Les discussions sur la fusion entre Tesla et SpaceX illustrent à quel point les ambitions industrielles de Musk se heurtent à des contraintes extérieures – géopolitiques ou, ici, purement industrielles. Le Terafab n’échappe pas à cette règle.

Ce qu’il faut retenir

  • TSMC confirme des discussions sur le Terafab texan, mais sans accord et avec une condition ferme : conserver le contrôle opérationnel.
  • Le groupe affiche un bénéfice record de 23,9 milliards de dollars au 3e trimestre, porté à 68 % par les puces IA.
  • Les clients nord-américains représentent 79 % des revenus ; la Chine continentale recule à 5 %.
  • La demande en puces IA dépasse la capacité de production de TSMC, ce qui renforce sa position de négociation.
  • Les dépenses d’investissement de TSMC entre 2026 et 2028 seront « significativement supérieures » aux trois années précédentes.
Analyse Chinecroissance

TSMC est aujourd’hui dans une position que peu d’acteurs industriels connaissent : ses clients lui réclament plus qu’il ne peut produire. Cette rareté lui donne un levier considérable face à Musk. La condition posée par C.C. Wei – garder le contrôle opérationnel – n’est pas une posture : c’est la seule façon de préserver un savoir-faire qui a pris des décennies à construire.

Pour l’Europe et la France, cette dynamique est un signal d’alarme. TSMC investit massivement aux États-Unis, attirée par une demande en puces IA qui n’a pas d’équivalent en Europe. Tant que le Vieux Continent ne se dotera pas d’une politique industrielle capable de générer cette demande – en IA, en data centers, en robotique – il restera spectateur du duel entre Musk et Wei.

Le recul de la Chine à 5 % des revenus de TSMC reflète moins un choix du groupe qu’une réalité imposée par les restrictions américaines. Pékin en tire les conséquences : accélérer sur les puces domestiques est devenu une priorité de souveraineté, pas seulement un objectif industriel.

TSMC tient ses cartes, Musk doit décider

Les discussions entre TSMC et Elon Musk sur le Terafab texan n’ont pas encore produit de conclusion. Mais la direction est claire : TSMC opère depuis une position de force exceptionnelle, portée par des résultats records et une demande qui dépasse ses capacités. Musk dispose d’un terrain, d’une vision et d’une marque. Il lui manque encore l’essentiel – le seul opérateur capable de fabriquer les puces dont il a besoin.

Et vous, pensez-vous que Musk acceptera les conditions de TSMC, ou cherchera-t-il à développer ses propres capacités de fabrication ? Donnez votre avis en commentaire.

Sources : South China Morning Post

(Les illustrations de cet article ont été générées avec Gemini)
Qu'est-ce que le projet Terafab d'Elon Musk ?
Le Terafab est un projet d’usine de semi-conducteurs hautes performances que Musk envisage de construire au Texas. Il servirait à produire des puces pour alimenter ses activités en intelligence artificielle, robotique et véhicules autonomes via Tesla et SpaceX.
Pourquoi TSMC insiste-t-il sur le contrôle opérationnel ?
Le savoir-faire de TSMC repose sur des décennies de maîtrise de procédés de fabrication extrêmement complexes. Laisser un tiers gérer l’usine reviendrait à diluer cet avantage. Le PDG C.C. Wei a clairement posé cette condition comme non négociable.
Quels sont les résultats financiers de TSMC au troisième trimestre ?
TSMC a enregistré un bénéfice net record de 23,9 milliards de dollars au troisième trimestre, en hausse de 68,7 % sur un an. Les revenus ont progressé de 50,9 % à 46,72 milliards de dollars, tirés principalement par les puces pour l’IA et les centres de données.
Pourquoi la part de la Chine dans les revenus de TSMC diminue-t-elle ?
La Chine continentale représente désormais 5 % des revenus de TSMC, contre 8 % un an plus tôt. Ce recul s’explique en grande partie par les restrictions américaines à l’exportation de puces avancées vers la Chine, qui limitent la capacité de TSMC à livrer ses technologies les plus récentes à des clients chinois.

Pierre Woo

Pierre Woo est le fondateur et le directeur de la publication de Chinecroissance, créé en 2009. Il a vécu environ cinq ans à Shanghai et parle mandarin et cantonais. Après près de dix ans chez Marco Vasco, jusqu'à la direction marketing, puis cofonder l'agence SEO 99digital, il dirige aujourd'hui Daremonkey, une agence d'automatisation et d'IA. Il sélectionne les sujets et relit les articles publiés.

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