IA et Chine : comment la peur de Pékin sert les intérêts de la Silicon Valley
Dario Amodei, PDG d’Anthropic, a relancé cette semaine un argument désormais central dans le débat américain sur l’IA : ralentir le développement du pays, c’est offrir la victoire à la Chine. Cette rhétorique de course technologique influence directement la politique étrangère américaine. Elle soulève une question inconfortable : dans quelle mesure la menace chinoise sert-elle aussi les intérêts économiques des entreprises qui la brandissent ?
- Amodei et d’autres dirigeants de la Silicon Valley utilisent la Chine comme argument contre toute régulation de l’IA.
- Des anciens hauts fonctionnaires des administrations Biden et Trump ont été recrutés pour défendre ces positions.
- Pékin perçoit ces discours comme un prétexte pour freiner son développement technologique.
- Des discussions Chine-États-Unis sur la sécurité de l’IA sont prévues, mais le climat est très dégradé.
L’argument Chine, bouclier anti-régulation de l’IA
Quand des journalistes ont demandé à Donald Trump s’il soutenait un ralentissement de l’IA pour des raisons de sécurité, sa réponse a été immédiate. « Nous sommes en avance sur la Chine. Celui qui gagne l’IA, gagne tout », a-t-il déclaré. Ce réflexe de compétition n’est pas anodin. Il correspond exactement au message que les entreprises de la Silicon Valley diffusent depuis des années.
Anthropic et OpenAI ont construit une argumentation rodée : toute régulation qui freinerait les États-Unis risque de céder le terrain à Pékin. L’argument est redoutablement efficace. Il transforme chaque discussion sur la sécurité de l’IA en question de sécurité nationale. Et il place les entreprises américaines en position de seuls remparts face à un péril extérieur.
Amodei a encore précisé sa pensée cette semaine. Il soutient l’idée de « cadencer la frontière » technologique, mais à une condition expresse : que les États-Unis ne ralentissent pas au point que la Chine puisse les rattraper. « Si la Chine passe devant, une IA aussi puissante pourrait lui donner une domination géopolitique absolue », a-t-il averti.
- 165 pages : longueur du manifeste de Leopold Aschenbrenner appelant à atteindre la superintelligence avant la Chine.
- 35 milliards de dollars : pertes enregistrées par le fonds spéculatif d’Aschenbrenner en moins d’un mois.
- 10 millions de dollars : financement reçu par le Machine Intelligence Research Institute d’Eliezer Yudkowsky via Open Philanthropy.
- 2027 : année pour laquelle la société de défense Anduril planifie une éventuelle attaque militaire chinoise contre Taïwan.
- Trump doit rencontrer Xi Jinping dans moins d’une semaine à Washington, avec l’IA en tête de l’agenda.
- Des discussions entre la Chine et les États-Unis sur la coopération en matière d’IA sont prévues ce mois-ci, dans un climat de méfiance profonde.
- La course mondiale à l’IA s’accompagne d’une vague de recrutements d’anciens hauts fonctionnaires par les grandes entreprises tech américaines, pour influencer directement la politique publique – un phénomène analysé dans notre article sur les restrictions sur les puces et la stratégie d’Anthropic face à la Chine.

Des entreprises qui fabriquent leur propre politique étrangère
Ce qui distingue la situation actuelle, c’est l’ampleur du phénomène. Anthropic a recruté Tarun Chhabra, ancien conseiller du Conseil de sécurité nationale sous Biden, comme directeur de la politique de sécurité nationale. Chhabra a déclaré devant le Sénat que Pékin cherchait « une domination totale sur les technologies critiques ».
OpenAI a de son côté embauché Dean Ball, l’auteur du plan d’action IA de Trump, comme « responsable des futurs stratégiques ». Ball a écrit que « toute harmonie avec la Chine semble désormais impossible » et que les deux pays sont « enfermés dans un conflit structurel ».
Kyle Chan, chercheur à la Brookings Institution, résume la situation clairement. « C’est comme si l’industrie pharmaceutique était totalement dérégulée, dit-il. Trump refuse de réguler parce qu’il ne veut pas freiner le boom de l’IA. » Dans ce vide politique, ce sont les entreprises privées qui définissent la stratégie nationale.
Amodei a aussi co-signé une tribune dans le Wall Street Journal avec Matt Pottinger, l’architecte de la politique China de Trump lors de son premier mandat, pour exiger un durcissement des contrôles à l’exportation de puces vers la Chine. Pottinger avait affirmé en 2024 que les États-Unis et la Chine étaient « dans les contreforts d’une guerre chaude entre grandes puissances ».
Le scénario catastrophe d’Amodei : drones, surveillance totale et extinction
La vision d’Amodei sur la Chine n’est pas une simple posture commerciale. Il développe depuis plusieurs années une doctrine cohérente, exposée dans une série d’essais. Selon lui, une Chine dotée d’une IA de niveau surhumain pourrait déployer « des milliards de drones armés automatisés, capables de vaincre n’importe quelle armée et de réprimer toute dissidence en suivant chaque citoyen ».
Cette vision l’a placé en porte-à-faux avec d’autres dirigeants du secteur. Sam Altman cadre la compétition en termes économiques. Jensen Huang, PDG de Nvidia, encourage l’utilisation des modèles chinois et juge les contrôles à l’exportation contre-productifs. Demis Hassabis, patron de Google DeepMind, s’exprime peu sur la Chine.
Quand un jeune chercheur d’Anthropic a démissionné en annonçant publiquement qu’il prévoyait l’extinction de l’humanité d’ici la fin de la décennie sous l’effet de l’IA, Amodei a répondu. Son message : pour éviter l’extinction, il faut d’abord battre la Chine. Pékin n’était pourtant pas au centre des craintes du chercheur démissionnaire.
De la guerre froide aux frappes nucléaires : la radicalisation d’une partie de Silicon Valley
Les positions les plus extrêmes viennent de chercheurs influents liés au mouvement altruiste efficace. Leopold Aschenbrenner, ancien chercheur d’OpenAI et fondateur d’un fonds d’investissement en IA, a publié un document de 165 pages appelant à un programme gouvernemental pour atteindre la superintelligence avant la Chine. « La survie du monde libre en dépend », a-t-il écrit.
Eric Schmidt, cofondateur de Google, Alexander Wang de Scale AI et Dan Hendrycks du Center for AI Safety ont poussé la logique encore plus loin. Leur document de 2025 baptisé « Mutual Assured AI Malfunction » applique la doctrine de la destruction mutuelle assurée à l’IA. Il propose que la stabilité géopolitique repose sur la menace d’espionnage, de cyberattaques et de frappes militaires entre États.
Eliezer Yudkowsky, l’une des figures fondatrices du mouvement pour la sécurité de l’IA, a franchi un pas supplémentaire. Il a plaidé pour que les États-Unis soient prêts à frapper des centres de données étrangers et à « risquer une guerre nucléaire » pour imposer un moratoire mondial sur l’IA. Des propos publiés dans Time Magazine.
Palmer Luckey, fondateur d’Anduril, a révélé que son entreprise de défense planifie tous ses projets en assumant que la Chine attaquera Taïwan en 2027. Alex Karp, PDG de Palantir, a demandé aux Américains d’accepter des restrictions à leurs libertés civiles pour « gagner » face à Pékin.
Ce que Pékin voit dans ce discours
Du côté chinois, la lecture de ces positions est radicalement différente. Les experts interrogés par The Guardian indiquent que les entreprises et le gouvernement chinois ne partagent pas l’obsession américaine pour une IA incontrôlable. La préoccupation dominante à Pékin est plutôt l’impact de l’IA sur la stabilité sociale intérieure.
Les médias d’État chinois ont vivement critiqué Amodei. Ils l’accusent de suivre un « scénario de guerre froide » contre la Chine, en habillant une stratégie de blocage économique en discours de sécurité. Kenton Thibaut, chercheuse à l’Atlantic Council, confirme que l’essai d’Amodei est suivi de très près à Pékin.
« Ils assimilent son essai à la position que les États-Unis pourraient adopter lors des prochaines discussions sur la sécurité de l’IA », explique-t-elle. Le résultat : Pékin aborde ces négociations avec une méfiance profonde, convaincu qu’elles servent à masquer une stratégie de ralentissement technologique.
Kyle Chan, de la Brookings Institution, pointe une conséquence directe. En liant sécurité de l’IA et compétition économique, Anthropic a « rendu beaucoup plus difficile d’amener les Chinois à vouloir parler de ces sujets sans y voir un moyen voilé de les freiner ».

Un double discours difficile à tenir
La posture d’Anthropic crée une tension interne évidente. L’entreprise dépense des millions en lobbying pour réclamer plus de régulation et de supervision publique de l’IA. Mais elle s’oppose fermement à toute mesure qu’elle perçoit comme donnant un avantage à la Chine.
Sarah Heck, directrice des affaires publiques d’Anthropic, l’a résumé sans détour lors d’un événement Politico. « On ne peut pas assurer la sécurité depuis la deuxième place. » Le message est clair : la sécurité est un objectif, mais la compétition géopolitique est la contrainte absolue.
Amba Kak, codirectrice de l’AI Now Institute et ancienne conseillère de la Federal Trade Commission, pointe le risque systémique de cette logique. « On peut brandir l’argument de la course aux armements avec la Chine, dit-elle. Mais à un moment, cette industrie devra aussi faire face aux conséquences d’une course vers le bas. »
- La « menace chinoise » est devenue l’argument central des entreprises IA américaines contre toute régulation.
- Anthropic, OpenAI et d’autres ont recruté d’anciens hauts fonctionnaires pour peser directement sur la politique étrangère américaine.
- Pékin perçoit ces discours comme un prétexte économique déguisé en préoccupation de sécurité.
- Les négociations Chine-États-Unis sur l’IA sont compromises par cette confusion entre sécurité et compétition commerciale.
- Une minorité d’experts américains va jusqu’à envisager des frappes militaires contre des infrastructures étrangères d’IA.
Il faut nommer ce que cette rhétorique fait réellement : elle confond une stratégie commerciale avec une doctrine de sécurité nationale. Amodei n’a pas tort de souligner que la compétition technologique entre Washington et Pékin est réelle. Mais lier chaque discussion sur la régulation à la survie du monde libre sert surtout à maintenir un vide politique dont les entreprises profitent. La Chine développe une IA puissante, oui – et certains de ses géants avancent vite, comme le montrent les déploiements récents à l’international. Mais les prévisions apocalyptiques de drones autonomes par milliards et les appels à envisager la guerre nucléaire pour contrôler des centres de données relèvent d’une surenchère rhétorique qui dessert tout le monde. Elle rend impossible le dialogue bilatéral dont les deux pays auraient besoin pour éviter de véritables accidents stratégiques. Le lecteur français devrait retenir une chose : quand une industrie non régulée fabrique elle-même la doctrine de sécurité nationale qui la protège, la démocratie a un problème.
Une course dont personne ne contrôle encore la direction
Les experts américains comme Thibaut reconnaissent une chose : « On ne gagne pas en développant les robots tueurs en premier. Personne ne veut de robots tueurs. » Des incitations puissantes existent des deux côtés pour éviter le pire. Mais elles restent pour l’instant noyées dans une logique de surenchère.
Les discussions entre Chine et États-Unis prévues ce mois-ci, doublées d’une rencontre Trump-Xi à Washington dans quelques jours, pourraient amorcer un début de cadre commun. Peu d’experts y croient vraiment. Les risques bien réels des armes autonomes, des cyberattaques et de l’IA militarisée pourraient finir par forcer les deux pays à négocier des limites, même sans accord global sur le fond.
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Sources : The Guardian
