Déficit commercial avec la Chine : Pascal Lamy lance un ultimatum à l’Europe

Déficit commercial avec la Chine : Pascal Lamy lance un ultimatum à l’Europe

L’Union européenne accumule un déficit commercial de 350 milliards d’euros avec la Chine. C’est le constat brutal que dresse Pascal Lamy, ancien directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Pour lui, l’Europe est arrivée à un moment de vérité : soit elle convainc Pékin de rééquilibrer ses échanges, soit elle devra se protéger. La tension centrale est là – un partenaire commercial devenu si compétitif sur toute la chaîne industrielle que les outils classiques ne suffisent plus.

En bref

  • L’UE affiche un déficit commercial de 350 milliards d’euros avec la Chine, jugé structurel et insoutenable par Pascal Lamy.
  • La Chine produit le double de ce qu’elle consomme en biens industriels, entretenant une surcapacité massive.
  • Lamy défend un Plan A de négociation avec Pékin, mais réclame un Plan B protectionniste en parallèle.
  • Pour lui, laisser entrer la Chine dans l’OMC était juste, mais ne pas renforcer les règles sur les subventions avant son adhésion était une erreur historique.

Un déficit qui dépasse les outils classiques

Pascal Lamy a dirigé l’OMC de 2005 à 2013, après avoir été commissaire européen au commerce. Son diagnostic sur le commerce sino-européen est tranchant. L’UE reste excédentaire avec le reste du monde. Sans les 350 milliards de déficit avec la Chine, Bruxelles afficherait un large surplus global. Ce chiffre révèle l’ampleur du problème.

Les instruments traditionnels – droits antidumping, taxes compensatoires – ne sont plus à la hauteur. Selon Lamy, le déficit est trop massif pour être absorbé par ces outils. L’Europe entre dans un nouveau paradigme commercial qui oblige à repenser les règles de l’OMC elle-même.

Chiffres clés

  • 350 milliards d’euros : déficit commercial UE-Chine, jugé insoutenable par Lamy.
  • 10 % maximum : tarif plafond accepté par la Chine sur les marchandises lors de son adhésion à l’OMC, en 2001.
  • La Chine produit deux fois plus de biens industriels qu’elle n’en consomme sur son marché intérieur.
  • Le potentiel de croissance de l’UE est deux fois inférieur à celui des États-Unis, trois fois inférieur à celui de la Chine et quatre fois inférieur à celui de l’Inde.
  • 30 % : niveau de droits de douane sur toutes les importations chinoises réclamé par la commission française de planification stratégique.
Contexte

  • La Commission européenne a annoncé un nouveau cycle de négociations commerciales avec la Chine prévu les 8 et 9 octobre 2026 à Pékin.
  • La présidente Ursula von der Leyen a évoqué l’impact d’un «second choc chinois» dans son discours annuel sur l’état de l’Union, signalant une ligne plus ferme de Bruxelles.
  • L’OMC traverse une crise profonde : les États-Unis ont de facto quitté son mécanisme de règlement des différends, bloquant son fonctionnement sur les litiges commerciaux majeurs.
Port industriel avec porte-conteneurs et grues représentant les échanges commerciaux sino-européens
Le commerce mondial entre la Chine et l’Europe passe par des volumes colossaux de marchandises industrielles. (Illustration générée par IA)

La compétitivité chinoise : légitime sur certains points, problématique sur d’autres

Lamy reconnaît des sources légitimes à la compétitivité de Pékin. Un marché intérieur gigantesque. Une capacité de formation d’ingénieurs exceptionnelle. Une coordination entre État central, régions et municipalités qui produit une politique industrielle cohérente et multi-niveaux.

Mais il pointe aussi ce qu’il juge inacceptable. La Chine utilise ses banques publiques, ses entreprises d’État et son budget pour subventionner massivement des secteurs stratégiques. Ce soutien contrevient à l’esprit de la division internationale du travail sur laquelle repose l’OMC. L’exemple des véhicules électriques illustre ce mécanisme : subventions massives au démarrage, guerre des prix interne féroce, et quelques survivants seulement au bout du processus.

Depuis environ 2010, la stratégie de Pékin a basculé. L’objectif d’autonomie stratégique a pris le dessus sur l’ouverture économique. L’économie chinoise fonctionne désormais sur une logique géopolitique plus que géo-économique. Elle cherche l’autosuffisance en énergie, en agriculture et en services – après l’avoir atteinte dans la quasi-totalité des chaînes de valeur industrielles.

Les terres rares : une arme née d’un calcul énergétique

Lamy apporte un éclairage peu commun sur la position dominante de la Chine sur les terres rares. Pékin n’a pas construit ce monopole par idéologie verte. Il l’a construit pour réduire sa dépendance aux importations d’hydrocarbures. En contrôlant les matériaux critiques nécessaires à l’électrification – batteries, moteurs, électronique -, la Chine s’est libérée de sa dépendance au pétrole et au gaz étrangers.

Ce monopole est désormais «weaponisable» – autrement dit, il peut servir d’outil de pression diplomatique. Pour l’Europe, qui dépend de ces matériaux pour sa propre transition énergétique, la situation est préoccupante.

L’adhésion à l’OMC : un bon choix, mais une erreur stratégique en parallèle

Lamy défend son bilan. Admettre la Chine à l’OMC en 2001 était la bonne décision. Pékin a accepté des conditions d’ouverture inédites pour un pays en développement – des tarifs trois fois plus bas que ses équivalents à l’époque, et inférieurs à ceux de la Russie dix ans plus tard.

Mais il assume une erreur collective. L’Union européenne, les États-Unis et le Japon n’ont pas renforcé les règles de l’OMC sur les subventions et le soutien étatique avant l’adhésion chinoise. La raison ? Ils craignaient de se priver de la capacité à soutenir leurs propres champions – Airbus, Boeing, les programmes d’innovation japonais.

Cette défense corporatiste a coûté cher. Le secteur public chinois a grandi bien au-delà des projections d’alors : il avait rétréci les dix premières années après l’adhésion, avant de regrossir à partir de 2010, parallèlement au tournant stratégique de Pékin.

Plan A et Plan B : le dilemme de l’Europe face à Pékin

Pour Lamy, l’Europe atteint effectivement un moment de vérité. Deux scénarios seulement existent. Soit Pékin accepte de rééquilibrer ses exportations – c’est le Plan A, la négociation, le chemin privilégié. Soit Bruxelles devra aller vers un protectionnisme assumé – c’est le Plan B.

Il est clair sur un point : l’UE n’est pas les États-Unis. Elle privilégie la négociation, le dialogue et le respect mutuel. «Personne ne veut jouer Trump côté européen», résume-t-il. La mission Sefcovic – du nom du commissaire chargé de rebalancer les échanges avec la Chine – et l’échéance d’octobre 2026 constituent un test de bonne volonté de Pékin.

Mais si aucun signal sérieux n’émerge, l’Europe devra assumer une ligne plus dure. Lamy formule trois conditions pour que la Chine prouve sa bonne foi sur le commerce mondial :

  • Développer sa consommation intérieure et réduire son taux d’épargne – ce qui passe par la construction d’un véritable État-providence.
  • Importer davantage, exporter et subventionner moins.
  • Relancer les investissements chinois en Europe dans des secteurs où les transferts de technologie et les structures de propriété sont acceptables.
Usine chinoise de véhicules électriques illustrant la surcapacité industrielle
La Chine produit le double de ce qu’elle consomme en biens industriels, nourrissant un excédent exporté vers l’Europe. (Illustration générée par IA)

La croissance, problème numéro un de l’Europe – indépendamment de la Chine

Lamy insiste sur un point trop souvent omis dans le débat commercial. Résoudre le déficit avec la Chine ne suffira pas. L’Europe a un problème de croissance structurel, indépendant de ses tensions avec Pékin. Son potentiel de croissance est deux fois inférieur à celui des États-Unis. Il est trois fois inférieur à celui de la Chine. Et quatre fois inférieur à celui de l’Inde.

Même en rééquilibrant les échanges sino-européens, l’Europe devra investir massivement dans sa propre compétitivité. Lamy ne le dit pas explicitement, mais le sous-texte est clair : les droits de douane ne sont qu’un pansement si l’Europe ne construit pas en parallèle une stratégie industrielle de long terme.

Ce qu’il faut retenir

  • Le déficit UE-Chine de 350 milliards d’euros est structurel et hors de portée des instruments commerciaux classiques.
  • La compétitivité chinoise est réelle et en partie légitime, mais repose aussi sur des subventions étatiques massives que l’OMC ne parvient pas à encadrer.
  • L’adhésion de la Chine à l’OMC était juste ; ne pas renforcer les règles sur les subventions avant son entrée était une erreur stratégique majeure des grandes puissances occidentales.
  • L’Europe doit choisir : Plan A – négociation avec Pékin pour un rééquilibrage – ou Plan B protectionniste, assumé publiquement.
  • La faiblesse de la croissance européenne est un problème distinct, qui exige une réponse industrielle propre.
Analyse Chinecroissance

Le diagnostic de Pascal Lamy est précis et courageux : la compétitivité chinoise n’est pas un mythe ni une simple fraude. Elle vient d’une coordination État-marché remarquablement efficace, d’un marché intérieur gigantesque et d’une vision de long terme que l’Europe peine à opposer. Les subventions sont réelles, mais elles accélèrent aussi l’innovation et font baisser les coûts mondiaux – les consommateurs européens en ont bénéficié pendant vingt ans. La vraie question n’est pas d’interdire les importations chinoises, mais d’investir en Europe dans les batteries, l’IA, les matériaux critiques et l’énergie avec la même cohérence stratégique que Pékin. Les droits de douane sans investissement en face ne font que repousser l’échéance et faire payer la note aux ménages. L’Europe dispose d’un levier : un marché de 450 millions de consommateurs. Encore faut-il l’utiliser pour financer une industrialisation, pas seulement pour protéger des positions acquises.

Un diagnostic utile pour la France aussi

Les mots de Lamy s’adressent à l’Europe entière, mais résonnent particulièrement à Paris. La commission française de planification stratégique réclame 30 % de droits sur toutes les importations chinoises. Berlin souhaite des mesures rapides. Ces positions ne sont pas incohérentes – mais elles manquent la moitié du problème si elles ne s’accompagnent pas d’un agenda d’investissement clair dans les technologies d’avenir.

Ce que Lamy révèle, en creux, c’est que l’Europe a longtemps cru que la mondialisation se gère sans vision industrielle. La Chine a démontré le contraire, méthodiquement, depuis 2010. Le moment de vérité que Lamy décrit n’est pas seulement commercial. Il est politique. Et il est urgent.

Que pensez-vous de la position de Pascal Lamy sur le commerce sino-européen ? L’Europe doit-elle choisir la négociation ou le protectionnisme assumé ? Partagez votre analyse en commentaire.

Sources : South China Morning Post

(Les illustrations de cet article ont été générées avec Gemini)
Qui est Pascal Lamy et pourquoi son avis sur le commerce sino-européen compte-t-il ?
Pascal Lamy a dirigé l’OMC de 2005 à 2013, après avoir été commissaire européen au commerce de 1999 à 2004. Auparavant, il a été chef de cabinet du président de la Commission européenne Jacques Delors de 1985 à 1994. Il a notamment signé l’accord bilatéral d’adhésion de la Chine à l’OMC à Pékin en mai 2000. Son expérience directe des négociations commerciales mondiales et son rôle dans l’intégration de la Chine au système commercial multilatéral lui confèrent une autorité particulière sur ce sujet.
Quel est le montant du déficit commercial entre l'Union européenne et la Chine ?
Le déficit commercial de l’Union européenne avec la Chine s’élève à 350 milliards d’euros, selon Pascal Lamy. Il juge ce chiffre insoutenable et structurel. Il précise que si l’on retirait ce déficit, l’UE afficherait un excédent commercial global important, ce qui signifie que l’Europe est compétitive avec tous ses partenaires commerciaux sauf la Chine.
Pourquoi Pascal Lamy dit-il que laisser entrer la Chine dans l'OMC était juste mais qu'une erreur a été commise en parallèle ?
Lamy considère que l’adhésion de la Chine à l’OMC en 2001 était la bonne décision, car elle a profité à tous pendant une décennie. Mais il reconnaît que les grandes puissances de l’époque – États-Unis, UE et Japon – ont commis une erreur en ne renforçant pas les règles de l’OMC sur les subventions et le soutien étatique avant cette adhésion. La raison était corporatiste : ils craignaient de limiter leur propre capacité à soutenir leurs champions nationaux comme Airbus ou Boeing. Ils n’ont pas anticipé l’ampleur du contrôle étatique sur l’économie chinoise, qui a grandi bien au-delà des projections.
Que propose Pascal Lamy pour rééquilibrer les échanges entre l'Europe et la Chine ?
Lamy identifie trois leviers. Premièrement, la Chine devrait développer sa consommation intérieure en construisant un État-providence qui réduise l’épargne de précaution des ménages. Deuxièmement, Pékin devrait importer davantage, exporter et subventionner moins, et accepter de renégocier les règles de l’OMC sur les aides d’État. Troisièmement, relancer les investissements chinois en Europe dans des secteurs où des transferts de technologie et des structures de propriété équilibrées sont possibles. Si la Chine ne donne pas de signaux sérieux sur ces trois points avant l’échéance d’octobre 2026, Lamy estime que l’Europe devra passer au Plan B protectionniste.

Pierre Woo

Pierre Woo est le fondateur et le directeur de la publication de Chinecroissance, créé en 2009. Il a vécu environ cinq ans à Shanghai et parle mandarin et cantonais. Après près de dix ans chez Marco Vasco, jusqu'à la direction marketing, puis cofonder l'agence SEO 99digital, il dirige aujourd'hui Daremonkey, une agence d'automatisation et d'IA. Il sélectionne les sujets et relit les articles publiés.

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