Von der Leyen durcit le ton sur la Chine pendant que le Canada double ses exportations vers Pékin
En l’espace de quelques jours, deux signaux contradictoires ont redessiné la carte des relations commerciales avec la Chine. D’un côté, Ursula von der Leyen a prononcé son discours sur l’état de l’Union en promettant de rééquilibrer la relation commerciale avec Pékin, « par des actes, pas seulement des mots ». De l’autre, le Canada enregistre ses meilleures exportations vers la Chine depuis presque trente ans. Ce contraste n’est pas une coïncidence : il révèle un rapport de force en train de se reconfigurer, où chaque partenaire cherche à utiliser Pékin comme levier face à Washington.
- Von der Leyen promet d’utiliser « tous les outils disponibles » pour rééquilibrer le commerce UE-Chine.
- Les exportations canadiennes vers la Chine ont bondi de 30,1 % au premier semestre, à leur plus haut niveau depuis 1997.
- Les deux signaux s’expliquent par la même force : la pression commerciale de Washington sur ses alliés.
Von der Leyen passe aux actes – ou du moins le promet
La présidente de la Commission européenne n’a pas mâché ses mots devant le Parlement européen. Après quelques remarques sur l’énergie et l’innovation, elle a pivoté vers la Chine. Elle a affirmé que le « deuxième choc chinois » était déjà là. Son message était simple : le dialogue avec Pékin doit produire des résultats concrets, et l’Europe est prête à en tirer les conséquences si ce n’est pas le cas.
Von der Leyen a souligné un point souvent ignoré : la faiblesse de la demande intérieure chinoise crée, selon elle, un intérêt partagé à coopérer. La Chine dépend du marché européen pour écouler ses produits. C’est précisément ce déséquilibre que Bruxelles veut utiliser comme levier de négociation.
Cette position rejoint celle du commissaire européen au Commerce, Maros Sefcovic. Il avait fixé une échéance en octobre pour que les négociations avec Pékin produisent des résultats tangibles. Une réunion en visioconférence avec le ministre chinois du Commerce, Wang Wentao, était prévue le lendemain du discours pour préparer ce second tour de table à Pékin.
- Exportations canadiennes vers la Chine au S1 2026 : 21,74 milliards de dollars canadiens, soit +30,1 % sur un an.
- Plus haut niveau depuis 1997 – c’est-à-dire depuis près de trente ans.
- Les produits énergétiques représentent 35,8 % des exportations canadiennes vers la Chine, en hausse de 81,8 %.
- Les exportations de pétrole brut ont plus que doublé, atteignant 5,96 milliards de dollars canadiens.
- La Chine représente désormais environ 60 % des exportations maritimes passant par le pipeline Trans Mountain.
- Coût estimé d’un remplacement des équipements à haut risque sous la révision du Cybersecurity Act européen : jusqu’à 40 milliards d’euros.
- Le rapprochement Canada-Chine s’inscrit dans une stratégie de diversification lancée bien avant 2026 : les exportations canadiennes vers la Chine progressaient déjà fortement lors de la mission commerciale de Mélanie Joly à Pékin en juin, visant à concrétiser un accord préliminaire signé en janvier.
- L’UE fait face à un déficit commercial structurel avec la Chine. Von der Leyen n’est pas la première à durcir le ton : le sujet revient régulièrement à Bruxelles depuis plusieurs années.
- Les États-Unis ont imposé des droits de douane de 50 % sur environ 20 milliards de dollars de produits canadiens fin août, après l’échec des négociations commerciales bilatérales.

Le protectionnisme européen, une arme à double tranchant
Le discours de von der Leyen ne se limite pas aux grands principes. Il s’inscrit dans une série de mesures concrètes. Parmi elles, la création d’une Corporation européenne sur les matières premières critiques, destinée à réduire la dépendance vis-à-vis des approvisionnements chinois.
Mais certains acteurs européens freinent. Dix-sept dirigeants de grandes entreprises de télécommunications – dont les PDG d’Orange, Deutsche Telekom, Telefonica et Elisa – ont publié une lettre ouverte pour s’opposer à une proposition qui, sous couvert de révision du Cybersecurity Act, viserait à exclure les équipements chinois des réseaux européens. Ils chiffrent le coût de ce remplacement à 40 milliards d’euros. Ils avertissent que cette dépense priverait le secteur du capital nécessaire au déploiement de la fibre, de la 5G et de la 6G.
Pékin a répondu par la voix de son porte-parole du ministère des Affaires étrangères. Guo Jiakun a repris l’argument classique : « Le protectionnisme ne peut pas acheter de la compétitivité. » Il a aussi mis en garde contre les effets réputationnels pour l’Europe en tant que marché ouvert.
Le groupe centriste Renew Europe, emmené par le parti de Macron, a au contraire poussé dans le sens d’une ligne dure. Sa présidente, Valérie Hayer, a réclamé des droits de douane européens équivalents à ceux des États-Unis et de la Chine.
Le Canada choisit Pékin pour desserrer l’étau américain
À l’opposé de la prudence européenne, Ottawa a opté pour l’accélération. Les exportations canadiennes vers la Chine ont atteint 21,74 milliards de dollars canadiens au premier semestre, leur plus haut niveau depuis 1997. La progression de 30,1 % sur un an n’est pas un accident : elle reflète une stratégie délibérée du gouvernement Carney.
Les produits énergétiques tirent la croissance. Le pétrole brut a plus que doublé. Le cuivre a progressé de façon significative. Ces chiffres correspondent exactement aux besoins industriels et énergétiques de la Chine, qui cherche à sécuriser ses approvisionnements à long terme.
Le pipeline Trans Mountain illustre cette dynamique. Ce projet, qui offre une route maritime vers l’Asie-Pacifique indépendante des infrastructures américaines, envoie désormais 60 % de ses exportations maritimes vers la Chine. Ce chiffre est révélateur : il montre que la diversification commerciale canadienne n’est pas théorique.
La pression américaine, moteur inattendu du rapprochement sino-canadien
Le contexte est déterminant pour comprendre cette dynamique. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche début 2025, les tensions entre Washington et Ottawa n’ont cessé de monter. Trump a exprimé publiquement son souhait d’annexer le Canada. Il a relevé les droits de douane sur des produits canadiens. Les négociations commerciales bilatérales ont échoué fin août.
Face à ces pressions, Ottawa a choisi une réponse pragmatique. Zhao Minghao, de l’Université Fudan, résume la logique de Carney : améliorer les relations avec la Chine est une façon de se désengager partiellement des États-Unis. C’est une forme de « dé-risking » appliqué non pas à la Chine, mais à Washington.
Zhou Mi, du groupe de réflexion du ministère chinois du Commerce, y voit une convergence naturelle entre l’offre canadienne – énergie et minerais critiques – et la demande chinoise. Les deux gouvernements ont clairement montré leur volonté de saisir cette opportunité.
Carney s’est fixé un objectif ambitieux : doubler les exportations canadiennes vers des marchés hors États-Unis dans la prochaine décennie. La Chine est au cœur de ce calcul. Une délégation parlementaire s’est rendue en Chine début septembre pour parler coopération énergétique. Ottawa a dit vouloir créer un « environnement favorable » aux investissements des entreprises des deux pays.
Un même fait, deux lectures opposées : Washington comme repoussoir
Ce que ces deux actualités ont en commun est plus révélateur que leurs différences. L’UE durcit le ton contre Pékin en partie pour montrer à Washington qu’elle n’est pas naïve. Le Canada se rapproche de Pékin en partie pour répondre aux excès de Washington. Les deux mouvements sont des réactions à la même pression américaine.
Von der Leyen a d’ailleurs annoncé dans le même discours que l’UE travaillerait avec le Canada pour en faire le premier pays associé de l’Union. Ce n’est pas un hasard. Bruxelles cherche à constituer un bloc de partenaires fiables face aux États-Unis et à la Chine. Ottawa, de son côté, se positionne comme une « puissance moyenne » qui joue sur plusieurs tableaux.
Le vrai enjeu n’est donc pas la relation bilatérale UE-Chine ou Canada-Chine prise séparément. C’est la recomposition de l’ordre commercial mondial sous la pression des choix américains.
- Von der Leyen promet des actes contre les déséquilibres commerciaux avec la Chine, mais les acteurs industriels européens freinent sur les mesures concrètes.
- Le Canada enregistre ses meilleures exportations vers la Chine depuis 1997 : +30,1 % au premier semestre, portées par l’énergie et les minerais.
- La pression commerciale américaine pousse paradoxalement les alliés des États-Unis à se rapprocher de Pékin.
- Le pipeline Trans Mountain est devenu un symbole : 60 % de ses exportations maritimes partent désormais vers la Chine.
- L’Europe hésite entre ligne dure et pragmatisme industriel. Le Canada, lui, a déjà choisi son camp économique.
La situation est paradoxale, mais logique. L’Europe parle fort et agit lentement, coincée entre ses intérêts industriels et sa volonté de montrer qu’elle n’est pas naïve face à Pékin. Le Canada, lui, fait le contraire : sans grands discours, il construit une dépendance structurelle à la demande chinoise en énergie et en minerais. Aucune des deux approches n’est idéale. L’Europe aurait besoin de moins de rhétorique et de plus d’investissements dans ses propres capacités industrielles pour ne pas dépendre des équipements chinois. Le Canada, de son côté, risque de reproduire avec la Chine le même schéma de dépendance qu’il cherche à corriger avec les États-Unis. Ce qui est certain, c’est que la politique commerciale de Washington agit comme un accélérateur de la puissance commerciale chinoise dans des régions où elle n’était pas encore dominante.

Bruxelles, Ottawa, Pékin : le commerce international ne se joue plus à deux
Les semaines à venir seront décisives. Le second tour de négociations UE-Chine est prévu en octobre à Pékin. Von der Leyen a posé des mots forts sur la table. Sefcovic et Wang Wentao préparent le terrain. Pendant ce temps, le Canada continue de livrer du pétrole brut et du cuivre par cargaisons entières vers la Chine, sans attendre que la diplomatie fixe les règles du jeu.
Et vous, pensez-vous que l’Europe peut vraiment rééquilibrer sa relation commerciale avec la Chine sans se couper de ses propres intérêts industriels ? Donnez votre avis en commentaire.
Sources : South China Morning Post – Von der Leyen, South China Morning Post – Canada-Chine
