Lentilles optiques à double usage : la Chine poursuit pénalement une entreprise cotée pour contrebande
Pour la première fois, une entreprise cotée à Shenzhen fait face à des poursuites pénales pour avoir exporté illégalement des lentilles optiques à double usage. Nanjing Wavelength Opto-Electronic Science & Technology et son président Huang Shengdi sont accusés de contrebande. La valeur totale des biens impliqués atteint 20,1 millions de yuans. Ce dossier révèle un changement de phase brutal : les violations des contrôles à l’export ne se soldent plus par une simple amende administrative, elles exposent désormais les dirigeants à des poursuites criminelles.
- Nanjing Wavelength et son président sont poursuivis pénalement pour export illégal de lentilles en germanium entre août 2023 et avril 2025.
- L’entreprise aurait falsifié la description des matériaux pour contourner les licences d’exportation.
- Le dossier marque une escalade : les violations passent du droit administratif au droit pénal.
- Plusieurs autres entreprises chinoises ont déjà été sanctionnées pour des faits similaires concernant le graphite et le dysprosium.
Une affaire qui dépasse le simple faux en douane
Nanjing Wavelength fabrique des composants optiques utilisés dans l’imagerie thermique infrarouge. Ses lentilles sont produites à partir de germanium et de silicium. Le germanium figure sur la liste des matériaux soumis aux contrôles à l’export depuis août 2023. Or, selon les procureurs de Shanghai, la société a exporté ces lentilles sans licence d’exportation entre août 2023 et avril 2025.
Ce qui transforme l’affaire en dossier pénal n’est pas seulement l’absence de licence. Les autorités douanières ont établi que l’entreprise avait falsifié la description des matériaux dans ses déclarations. Ce maquillage délibéré fait basculer le dossier du droit administratif vers la contrebande qualifiée, avec des conséquences autrement plus graves.
- 20,1 millions de yuans (environ 3 millions de dollars) : valeur totale des exportations illégales incriminées.
- 5 : nombre de personnes inculpées, dont le président de l’entreprise et d’anciens cadres.
- 910 000 yuans : amende infligée à Monte-Bianco Diamond Applications pour export illégal de dysprosium en mai 2026.
- 1 240 tonnes : quantité de graphite naturel maquillé en graphite ordinaire par Puyang Refractories pour contourner les contrôles.
- Août 2023 : date à laquelle Pékin a étendu ses contrôles à l’export au germanium et au gallium.
- Depuis 2023, Pékin a progressivement étendu ses contrôles à l’export à plusieurs matériaux stratégiques : germanium, gallium, graphite, terres rares et d’autres substances à double usage civil et militaire.
- Les « biens à double usage » désignent des produits ou matériaux qui peuvent servir à des fins civiles comme militaires, et sont soumis à des régimes d’autorisation spécifiques dans la plupart des pays.
- Jusqu’à présent, les violations des contrôles à l’export en Chine aboutissaient généralement à des sanctions administratives. Ce dossier marque un tournant vers la criminalisation.

Quand l’amende administrative ne suffit plus
Chen Yao, avocat senior au cabinet Beijing DHH basé à Shanghai, le confirme : ce type de violation débouchait jusqu’ici sur des pénalités administratives, pas sur des poursuites au pénal. L’affaire Wavelength rompt avec cette pratique. Elle constitue un signal d’alerte direct pour toutes les entreprises chinoises actives dans l’export de matériaux ou composants sensibles.
Li Fan, avocat chez Lantai Partners à Hefei, identifie précisément le mécanisme qui a aggravé la situation. L’absence de licence aurait suffi à déclencher une procédure administrative. Mais la fausse déclaration de la composition des matériaux a qualifié les faits de contrebande pénale. « La conformité à l’export n’est plus un simple exercice administratif », insiste-t-il. Elle doit s’intégrer à chaque étape du processus, de la classification du produit jusqu’à la déclaration en douane.
Une enquête douanière qui remonte trois ans en arrière
L’affaire a commencé en avril 2025. Les autorités douanières de Shanghai ont lancé une revue des exportations de Wavelength sur les trois années précédentes. Leur conclusion : l’entreprise avait déclaré ses lentilles en germanium sous de fausses descriptions de matériaux pour contourner l’obligation d’obtenir une licence.
En juin 2025, Wavelength a suspendu la partie de ses activités export concernée par l’enquête. La société précise que ce segment représentait une part relativement modeste de son chiffre d’affaires annuel. Le procès n’a pas encore eu lieu. L’entreprise juge que l’issue de la procédure n’est pas de nature à compromettre sa capacité à poursuivre son activité.
D’autres entreprises déjà dans le viseur des autorités
Wavelength n’est pas un cas isolé. Plusieurs entreprises chinoises ont déjà subi des sanctions pour des faits similaires.
- En mai 2026, Monte-Bianco Diamond Applications a écopé d’une amende de 910 000 yuans pour avoir exporté du dysprosium contrôlé sans licence en avril 2025.
- En avril 2026, Puyang Refractories a été mise en examen avec plusieurs de ses dirigeants pour contrebande. La société avait étiqueté plus de 1 240 tonnes de graphite naturel en écailles comme du simple graphite en poudre, entre avril 2024 et mars 2025, pour esquiver les contrôles.
Ces trois affaires forment un tableau cohérent. Elles révèlent que la mécanique de contournement des contrôles à l’export est répandue dans plusieurs secteurs industriels. Et que Pékin entend désormais y répondre avec des outils pénaux, pas seulement réglementaires.
Les matériaux stratégiques au cœur d’une rivalité technologique
Ce durcissement judiciaire s’inscrit dans une logique plus large. Depuis 2023, Pékin a élargi pas à pas la liste des matériaux soumis à des restrictions d’exportation. Germanium, gallium, graphite, terres rares : autant de ressources critiques pour les industries de défense, des semi-conducteurs et de l’électronique avancée. Ces décisions répondent directement aux restrictions américaines sur les exportations de puces vers la Chine. Le supercalculateur chinois LineShine, qui a repris en 2025 le titre de machine la plus puissante du monde sans recourir à des puces avancées américaines, illustre combien la maîtrise des matériaux de base est devenue un enjeu de souveraineté technologique.
Dans ce contexte, chaque exportation non autorisée de matériau stratégique peut être interprétée comme une faille dans le dispositif de contrôle de Pékin. La réponse pénale vise à combler ces failles et à envoyer un message sans ambiguïté à l’ensemble de la chaîne industrielle.

Un risque nouveau pour les entreprises cotées
L’affaire Wavelength présente une dimension supplémentaire. L’entreprise est cotée sur le marché A-share de Shenzhen, accessible aux investisseurs chinois et étrangers. Chen Yao souligne que les violations des contrôles à l’export représentent désormais un risque majeur et imprévu pour ce type de société. Une mise en examen pénale affecte directement la valorisation boursière, la réputation et la capacité à lever des fonds.
Pour les investisseurs, le signal est clair : la conformité aux contrôles à l’export est désormais un critère d’évaluation du risque au même titre que la solidité financière ou la gouvernance. Une entreprise qui néglige ce volet s’expose à une procédure pénale susceptible de perturber durablement son activité.
- Nanjing Wavelength est poursuivie pénalement pour avoir exporté illégalement des lentilles en germanium, un matériau stratégique contrôlé depuis 2023.
- La fausse déclaration de la composition des matériaux a transformé une violation administrative en accusation de contrebande.
- Pékin franchit un cap : les entreprises qui contournent les contrôles à l’export risquent désormais des poursuites criminelles, pas seulement des amendes.
- Plusieurs autres affaires similaires – graphite, dysprosium – confirment que ce n’est pas un cas isolé.
- Pour les entreprises cotées en Chine, la conformité à l’export est devenue un risque systémique à gérer comme une priorité.
Ce dossier marque une bascule réelle dans la doctrine de Pékin. En passant du droit administratif au droit pénal, les autorités chinoises ne sanctionnent plus seulement une négligence : elles criminalisent le contournement délibéré des contrôles à l’export. C’est une réponse cohérente à une rivalité technologique dans laquelle chaque matériau stratégique qui sort sans autorisation affaiblit directement la position de négociation chinoise.
Pour les entreprises européennes qui travaillent avec des sous-traitants chinois dans l’optique, les matériaux avancés ou l’électronique de défense, ce signal mérite attention. La chaîne de conformité s’est durcie des deux côtés : côté américain sur les exportations de puces, côté chinois sur les matériaux critiques. Les industriels européens pris entre ces deux logiques doivent cartographier précisément leurs dépendances.
La France et l’Europe gagneraient à prendre note de la vitesse à laquelle Pékin traduit une décision politique en application judiciaire. C’est cette capacité d’exécution rapide, plus que les textes eux-mêmes, qui donne du poids à la politique industrielle chinoise.
Un signal que les industriels du monde entier doivent décrypter
L’ère où les contrôles à l’export chinois étaient perçus comme des règles symboliques est terminée. Pékin dispose maintenant d’un arsenal juridique complet et montre sa volonté de l’utiliser. Pour tout acteur industriel qui dépend de matériaux ou composants chinois sensibles, la question n’est plus de savoir si les contrôles seront appliqués, mais à quelle vitesse.
Vous travaillez dans un secteur dépendant des matériaux critiques chinois ? Partagez votre analyse en commentaire : comment votre entreprise ou votre secteur adapte-t-il sa chaîne de conformité à cette nouvelle réalité ?
Sources : South China Morning Post
