Espionnage économique : un ex-directeur de la CIA veut copier ce qu’il reproche à la Chine
Un ancien directeur adjoint de la CIA réclame publiquement que Washington espionner les entreprises étrangères pour avantager les firmes américaines. David Cohen, qui a servi sous Obama et Biden, publie cette proposition dans Foreign Affairs en octobre 2026. Le paradoxe est brutal : pendant des décennies, Washington a accusé Pékin d’espionnage économique. Aujourd’hui, un haut responsable du renseignement américain propose d’en faire autant. Ce retournement révèle moins une nouvelle stratégie qu’un aveu de fragilité face à la montée en puissance technologique chinoise.
- David Cohen, ex-directeur adjoint de la CIA, réclame la levée de l’interdiction américaine d’espionnage économique, en vigueur depuis 2014.
- Il vise explicitement la Chine, la Russie, l’Iran et la Corée du Nord, pour des secteurs comme l’IA, la 6G et l’informatique quantique.
- Pékin riposte en renforçant ses protections de secrets commerciaux et en dénonçant les pratiques américaines existantes.
- Des experts avertissent que cette voie fragiliserait le système mondial de propriété intellectuelle.
Un principe abandonné trente ans après avoir été imposé au monde
La directive présidentielle de 2014, signée par Obama, interdisait explicitement à la CIA et aux autres agences américaines d’espionner des entreprises étrangères pour avantager des firmes américaines. Ce texte n’était pas seulement une règle interne. Il constituait un argument diplomatique : Washington pouvait se présenter comme le garant d’une compétition économique propre, face à des puissances accusées de voler des technologies.
Cohen balaie cet argument. Selon lui, d’autres pays pratiquent l’espionnage économique depuis longtemps, et pas seulement la Chine ou la Russie. Il cite aussi des alliés, notamment la France et Israël. Maintenir l’interdiction revient, selon lui, à « incliner le terrain de jeu contre soi-même ».
L’administration Trump n’a pas encore abrogé la directive d’Obama. Cohen demande qu’elle le fasse. Mais le directeur adjoint actuel de la CIA, Michael Ellis, a déjà annoncé en septembre 2026 que Washington élargissait ses opérations de surveillance contre des entreprises chinoises dans l’IA, les semi-conducteurs et la biotechnologie – sans que la directive soit officiellement levée.
- 2014 : année de la directive Obama interdisant l’espionnage économique à des fins commerciales
- 14 technologies visées par les nouvelles restrictions à l’exportation proposées par Pékin en octobre 2026 (IA, biotechnologie, énergie solaire…)
- 3 secteurs prioritaires cités par Cohen : IA, 6G, informatique quantique
- 4 pays adversaires désignés comme cibles potentielles : Chine, Russie, Iran, Corée du Nord
- La course technologique sino-américaine s’intensifie dans l’intelligence artificielle, où un rapport académique prédit que la Chine pourrait éroder l’avantage américain en 10 à 20 ans grâce à l’énergie, l’open source et les applications industrielles.
- La Chine a répondu aux accusations américaines par deux initiatives réglementaires en octobre 2026 : des règles du ministère du Commerce pour protéger les secrets commerciaux, et des restrictions à l’exportation sur 14 technologies proposées par le ministère des Sciences et des Technologies.
- Le ministère du Commerce chinois avait déjà condamné en septembre 2026 l’annonce par Ellis de l’élargissement des opérations de surveillance américaines, évoquant une atteinte à « l’environnement mondial de concurrence équitable ».

La sécurité nationale comme justification de tout
L’argument central de Cohen repose sur un glissement sémantique important. Selon lui, la sécurité nationale américaine dépend désormais directement des innovations des entreprises privées dans des domaines comme l’IA, la 6G et l’informatique quantique. Dès lors, aider ces entreprises à rester compétitives deviendrait un impératif de défense, pas une simple aide commerciale.
Ce raisonnement est cohérent dans sa logique. Il est aussi potentiellement sans limite. Si toute technologie avancée devient un enjeu de sécurité nationale, presque toute entreprise étrangère devient une cible légitime. Cohen tente d’y remédier en précisant que seuls quatre pays seraient visés et que les résultats ne seraient partagés qu’avec des secteurs technologiques « de pointe » identifiés préalablement.
Ces garde-fous semblent fragiles. Qui définit les secteurs prioritaires ? Qui décide quelles entreprises reçoivent les informations volées ? Autant de questions que Cohen ne tranche pas.
La Chine se protège pendant que Washington débat
Pendant que le débat fait rage aux États-Unis, Pékin agit. Le ministère du Commerce chinois a publié début octobre 2026 des règles destinées à protéger les secrets des entreprises chinoises contre des entités étrangères. Quelques semaines plus tôt, le ministère des Sciences et des Technologies proposait des restrictions à l’exportation portant sur 14 technologies sensibles.
Cette séquence n’est pas anodine. Elle semble directement liée aux déclarations d’Ellis en septembre sur l’élargissement de la surveillance américaine. Pékin construit un bouclier réglementaire en réponse à ce qu’il décrit comme une ingérence directe dans la compétition économique.
Le ministère du Commerce chinois a été clair dans sa condamnation : les agences de renseignement américaines perturbent la concurrence normale. Cette formulation est en miroir exact de ce que Washington reproche à Pékin depuis des années. Les deux puissances s’accusent mutuellement, et chacune adopte progressivement les pratiques de l’autre.
Les risques systémiques que Cohen minimise
Les critiques de la proposition viennent d’horizons inattendus. Peter Chase, ancien diplomate américain et chercheur au German Marshall Fund, identifie deux problèmes majeurs.
Le premier est la corruption. Dès qu’un gouvernement dispose d’informations confidentielles à distribuer aux entreprises, la question de qui reçoit quoi devient explosive. Les risques de favoritisme, de capture réglementaire et de scandales politiques sont réels.
- Le deuxième problème est plus profond : l’espionnage économique d’État sape le système de propriété intellectuelle. Ce système repose sur un contrat implicite : une entreprise révèle ses secrets à l’État pour les faire breveter, l’État promet de les protéger. Si l’État est connu pour voler ces secrets et les redistribuer, plus aucune entreprise n’a intérêt à déposer un brevet dans ce pays.
- Chase résume ainsi : la force du système repose sur la promesse de protection. La briser entraînerait un effondrement de confiance aux conséquences globales.
Un aveu de faiblesse déguisé en stratégie offensive
La vraie signification de la proposition Cohen est peut-être là. Quand un ancien haut responsable du premier service de renseignement mondial publie dans Foreign Affairs que les États-Unis sont en train de perdre la course technologique et qu’il faut voler pour rester dans la course, c’est un signal fort.
Cohen écrit lui-même que « l’avance américaine dans de nombreuses technologies avancées est contestée, voire effacée par la Chine ». Cette phrase suffit à résumer l’état d’esprit d’une partie de l’establishment sécuritaire américain. Ce n’est plus la rhétorique de la superpuissance en avance qui fixe les règles. C’est celle d’un acteur sur la défensive qui envisage de changer les règles parce qu’il n’est plus sûr de gagner en les respectant.
La proposition arrive aussi dans un contexte où les restrictions américaines sur les puces et les technologies à destination de la Chine se durcissent régulièrement. Ces deux approches – sanctions à l’export et espionnage à l’import – forment une stratégie de ciseau. Mais l’une est défensive, l’autre offensive, et cette dernière comporte des risques systémiques que la première n’a pas.

Ce que cette proposition révèle du rapport de force technologique
La Chine n’a pas attendu ce débat pour renforcer ses défenses. Les deux initiatives réglementaires de Pékin en octobre 2026 montrent une réactivité rapide aux signaux américains. Elles signalent aussi que Pékin considère ses secrets commerciaux comme une ressource stratégique à part entière, au même titre que les exportations de terres rares ou les capacités de production industrielle.
Ce qui se dessine n’est pas simplement une guerre technologique. C’est une redéfinition complète des règles du commerce international. Pendant trois décennies, l’ordre économique mondial a reposé sur des règles que Washington a largement écrites. La proposition Cohen indique que Washington lui-même n’est plus certain de vouloir les respecter si elles le désavantagent.
- Un ex-directeur adjoint de la CIA réclame la légalisation de l’espionnage économique contre la Chine et trois autres pays.
- La directive Obama de 2014 qui l’interdit est toujours en vigueur, mais les pratiques semblent déjà évoluer sans elle.
- Pékin a répondu en octobre 2026 par deux initiatives réglementaires protégeant ses secrets commerciaux.
- Des experts américains avertissent que cette voie fragiliserait l’ensemble du système mondial de propriété intellectuelle.
- Cette proposition révèle une inquiétude croissante au sein de l’establishment américain face à la montée en puissance technologique chinoise.
Quand un ancien numéro deux de la CIA publie dans Foreign Affairs que la Chine est en train d’« effacer » l’avance américaine, ce n’est pas une alerte rhétorique. C’est un diagnostic stratégique qui justifie, dans son esprit, de copier les pratiques reprochées à Pékin depuis vingt ans.
La vraie nouveauté n’est pas la proposition elle-même : c’est qu’elle soit formulée ouvertement, par un nom aussi crédible, dans une revue aussi sérieuse. Pour la France et l’Europe, ce débat mérite attention. Si Washington légalise l’espionnage économique ciblé sur ses adversaires, rien n’empêche demain que la définition de « concurrent déloyal » s’élargisse.
L’Europe, qui n’a ni la puissance de renseignement américaine ni la base industrielle chinoise, serait la grande absente de ce jeu à deux. La vraie réponse à la compétition technologique n’est pas le vol de secrets, mais l’investissement massif et soutenu dans la recherche, les talents et les infrastructures industrielles. C’est la leçon que la Chine a tirée depuis deux décennies. Elle devrait aussi être celle de l’Europe.
Un débat qui ne fait que commencer
La proposition Cohen reste à ce stade une contribution intellectuelle, pas une décision politique. Mais les idées qui passent dans Foreign Affairs ont une longue histoire de devenir, tôt ou tard, des politiques. L’administration Trump n’a pas répondu publiquement à cet appel. Elle n’a pas non plus abrogé la directive Obama.
Ce silence n’est peut-être pas une réponse. C’est peut-être une transition. Les prochains mois diront si Washington franchit officiellement un seuil que des décennies de politique américaine s’étaient refusé à franchir. La question n’est plus tant de savoir si les États-Unis espionnent des entreprises étrangères, mais s’ils le feront en l’assumant.
Et vous, pensez-vous que l’espionnage économique d’État est une réponse légitime à la compétition technologique sino-américaine ? Dites-le en commentaire.
Sources : South China Morning Post
