Tomates chinoises en Europe : la discrète offensive qui a failli tout changer
En quelques années, la Chine est devenue un acteur majeur de l’industrie mondiale de la tomate industrielle. Ses concentrés, vendus à des prix imbattables, ont envahi les marchés européens – parfois sans que les consommateurs le sachent. Face aux scandales et aux alertes professionnelles, les importations ont chuté brutalement en Europe. Mais la bataille n’est pas terminée : les pays du nord du continent restent une porte d’entrée ouverte.
- La Chine a inondé l’Europe de concentrés de tomates à bas prix, dépassant l’Italie et les États-Unis en volume en 2024.
- Des scandales d’étiquetage frauduleux ont déclenché une mobilisation du secteur européen.
- Les importations chinoises ont dégringolé de 67 % en Europe, mais les pays du nord restent exposés.
Une montée en puissance discrète mais redoutable
La Chine n’a pas conquis le marché de la tomate à grand bruit. Elle l’a fait par les prix. En produisant en masse, avec une main-d’œuvre bien moins coûteuse qu’en Europe, elle a proposé des concentrés et des sauces à des tarifs jusqu’à deux fois inférieurs à ceux de ses concurrents italiens ou américains. Résultat : en 2024, la Chine s’est hissée en tête de la production mondiale de tomates industrielles, devant les États-Unis et l’Italie.
Cette progression n’est pas passée inaperçue en Italie, pays où la sauce tomate relève presque du patrimoine culturel. Une cheffe d’une trattoria romaine en utilise 20 kilos par jour dans sept recettes différentes. Pour elle, comme pour des millions de consommateurs italiens, la provenance de la tomate est une question d’identité autant que de goût.
- -67 % : baisse des importations européennes de concentrés de tomates chinois en quelques mois.
- -76 % : recul encore plus marqué des importations chinoises en Italie seule.
- 4 sur 5 : proportion de concentrés étiquetés « italiens » contenant en réalité des tomates probablement chinoises, selon 60 Millions de Consommateurs.
- 2021 : année où les premiers scandales d’étiquetage frauduleux éclatent en Italie.
- 20 kg : volume de sauce tomate utilisé chaque jour dans une simple trattoria romaine.
- La Chine produit en masse des tomates industrielles dans des régions à bas coût de main-d’œuvre, dont le Xinjiang, territoire peuplé par la minorité ouïghoure.
- En Europe, l’étiquetage des produits transformés n’oblige pas les marques à indiquer la provenance des matières premières, ce qui facilite les pratiques opaques.
- L’industrie italienne de la tomate est représentée notamment par le groupe Mutti, l’un des leaders mondiaux du secteur.

Scandale en Toscane, puis révélations au Xinjiang
Le premier signal d’alarme retentit en 2021 en Italie. Des gendarmes saisissent de la sauce tomate dans un entrepôt toscan. Un quart des produits ne vient pas d’Italie, malgré ce qu’indiquent les étiquettes. L’affaire fait l’effet d’un choc dans le secteur.
Trois ans plus tard, en 2024, la BBC enfonce le clou. Elle retrouve la même entreprise, et filme en caméra cachée l’un de ses dirigeants. Ce dernier reconnaît s’approvisionner en Chine. Plus précisément au Xinjiang, province où vit la minorité ouïghoure, soumise à un régime de surveillance et de travail forcé dénoncé par de nombreuses ONG. La scène devient un symbole de toute l’opacité de la filière.
La riposte européenne : efficace, mais partielle
Face à la menace, les professionnels européens se mobilisent. L’alerte est lancée à l’échelle du continent. En quelques mois, les importations de concentrés chinois chutent de 67 % en Europe, et de 76 % en Italie. La production chinoise, qui venait de battre des records, recule brutalement.
L’enseigne italienne Mutti joue la carte de la transparence. L’entreprise réalise des tests de qualité toutes les heures et limite sa production à deux mois par an – le temps de la saison locale de la tomate. Son patron, Francesco Mutti, y voit la preuve que les consommateurs savent distinguer la qualité. « Il a fini par dire : ‘Je dépense un peu plus, mais je veux un produit vraiment bon. Je veux savoir d’où il vient' ».
Ce que révèle le magazine 60 Millions de Consommateurs
En France aussi, les traces de cette offensive sont visibles. En novembre 2024, le magazine 60 Millions de Consommateurs publie une enquête troublante. Sur cinq concentrés de tomates présentés comme italiens, quatre contenaient des tomates probablement originaires de Chine. Toutes les marques concernées affirment avoir été trompées par leurs fournisseurs. Une explication commode, qui pointe surtout une défaillance structurelle du système de traçabilité.
Le nord de l’Europe, porte ouverte aux tomates chinoises
La bataille n’est pas gagnée. Si l’Europe du sud a réagi, les pays du nord du continent restent une cible facile pour les exportateurs chinois. Pologne, Danemark, Pays-Bas, Allemagne : ces pays fabriquent du ketchup et des sauces sans disposer de production nationale de tomates. Ils dépendent donc entièrement d’importations pour leurs matières premières.
André Bernard, producteur de tomates et président de l’interprofession française Sonito, résume la situation sans détour : « Sur le marché des produits pas chers, les Chinois ont trouvé une autre voie que l’Italie pour pénétrer l’Europe. Ce sont les pays du nord. » Et comme il s’agit de produits transformés, aucune obligation légale n’impose d’indiquer la provenance de la matière première. Le consommateur reste dans le flou.

Un vide réglementaire qui entretient l’opacité
C’est peut-être là le vrai problème de fond. Les scandales se succèdent, les mobilisations professionnelles portent leurs fruits – mais le cadre réglementaire européen ne contraint pas les industriels à afficher l’origine des ingrédients dans les produits transformés. Tant que ce vide subsiste, n’importe quel bidon de concentré peut changer d’étiquette sans que personne ne soit tenu d’en avertir l’acheteur final.
L’industrie de la tomate chinoise semble avoir bien intégré cette faille. Elle n’a pas cherché à concurrencer frontalement les grandes marques italiennes sur leur terrain. Elle a privilégié les circuits moins visibles, les produits intermédiaires, les marchés moins exigeants sur la traçabilité.
- La Chine est devenue en 2024 le premier producteur mondial de tomates industrielles.
- Des fraudes à l’étiquetage ont permis à des concentrés chinois d’être vendus comme italiens en Europe.
- La mobilisation du secteur a fait chuter les importations chinoises de 67 % en Europe.
- Les pays du nord de l’Europe restent exposés, faute de production locale et d’obligations d’étiquetage.
- L’absence de règles sur la traçabilité des ingrédients transformés entretient l’opacité pour le consommateur.
Qualité contre volume : un rapport de force qui dure
L’offensive chinoise sur la tomate illustre un mécanisme désormais bien rodé : entrer par les prix, s’imposer dans les circuits de distribution, puis s’ancrer dans les habitudes d’achat avant que les régulateurs ne réagissent. L’Europe a su mobiliser ses producteurs. Mais sans réforme de l’étiquetage des produits transformés, le consommateur continuera de choisir sans savoir vraiment ce qu’il achète.
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Sources : Franceinfo
