Obligations Yulan à Dubaï : la Chine installe le yuan au Moyen-Orient
La Bank of China a listé mardi ses premières obligations Yulan à Nasdaq Dubaï, dans un contexte géopolitique pourtant tendu au Moyen-Orient. L’opération, libellée en yuan à hauteur de 2 milliards, a été souscrite cinq fois au-delà de l’offre initiale. Ce n’est pas un simple succès financier : c’est la première fois que la structure Yulan pose le pied dans la région Moyen-Orient et Afrique du Nord, et cela révèle une stratégie d’internationalisation du yuan qui avance concrètement, marché par marché.
- Bank of China Dubaï a émis 2 milliards de yuans d’obligations sous la structure Yulan, listées sur Nasdaq Dubaï – une première régionale.
- Le carnet d’ordres a été souscrit plus de cinq fois, avec des comptes souverains représentant plus de 30 % de l’allocation.
- Le lendemain, la Shanghai Pudong Development Bank réalisait une opération similaire à Singapour, preuve d’une offensive coordonnée.
- Fitch a simultanément relevé les notations de viabilité des six grandes banques publiques chinoises, dont l’ICBC.
La structure Yulan, un outil discret mais puissant
Les obligations Yulan ont été lancées fin 2020. Leur nom vient de la fleur officielle de Shanghai, le magnolia. Elles sont émises via la Shanghai Clearing House, la plateforme de règlement du marché obligataire interbancaire chinois, mais développées en partenariat avec Euroclear Bank, l’infrastructure de post-marché basée à Bruxelles.
Le mécanisme est conçu pour lever un frein majeur : les investisseurs internationaux n’ont pas besoin de naviguer dans le régime de règlement domestique chinois. Ils règlent directement via le réseau Euroclear, qu’ils connaissent et maîtrisent. C’est cet avantage opérationnel qui permet à la structure de séduire des investisseurs qui ne se lanceraient pas autrement dans des actifs libellés en yuan.
Depuis leur lancement, les obligations Yulan ont été émises en yuans, en dollars et en euros. Les émetteurs couvrent des institutions financières et un large éventail d’entreprises. Au total, les émissions cumulées ont dépassé l’équivalent de 30 milliards de yuans à fin juillet, selon la Shanghai Clearing House.
- 2 milliards de yuans (environ 300 millions de dollars) : montant de l’émission de Bank of China Dubaï.
- Plus de 5 fois : niveau de sursouscription du carnet d’ordres.
- Plus de 30 % : part des comptes souverains dans l’allocation finale.
- 1 milliard de yuans : montant de l’émission simultanée de Shanghai Pudong Development Bank à Singapour, avec 80 % d’investisseurs étrangers.
- Plus de 30 milliards de yuans : encours cumulé des obligations Yulan depuis 2020.
- 50 points de base : resserrement du spread depuis la guidance initiale, signe d’une forte demande.
- L’internationalisation du yuan s’appuie sur plusieurs canaux : paiements en yuan au Kazakhstan via QR code, progression du yuan dans les paiements transfrontaliers en Asie centrale, et désormais émissions obligataires au Moyen-Orient.
- La structure Yulan combine le système de règlement interbancaire chinois et l’infrastructure Euroclear, permettant aux investisseurs étrangers d’accéder aux actifs chinois sans passer par le régime domestique de Pékin.
- Fitch a confirmé mardi les notations des six grandes banques publiques chinoises, en relevant leurs notations de viabilité individuelles – un signal positif sur la solidité du système bancaire.

Dubaï comme tête de pont stratégique
Le choix de Dubaï n’est pas anodin. La place financière émiratie est devenue un carrefour régional pour les capitaux du Golfe, d’Afrique et d’Asie du Sud. En y listant les premières obligations Yulan de la région, Pékin offre aux investisseurs souverains du Moyen-Orient un instrument familier dans leur propre fuseau horaire et juridique.
La demande a été franche. Les comptes souverains – fonds souverains, banques centrales, gestionnaires d’actifs d’État – ont absorbé plus de 30 % de l’émission. C’est un signal fort : ces acteurs gèrent des réserves considérables et cherchent à diversifier leurs portefeuilles au-delà du dollar.
Pour Gu Weiyong, directeur des investissements chez Ucon Investment Management à Shanghai, l’opération « fournit aux investisseurs moyen-orientaux qui détiennent des yuans un nouveau canal de placement ». Il souligne aussi que cela « pourrait encourager des émetteurs régionaux à se financer en renminbi ».
Cette dernière dimension est peut-être la plus stratégique. Si des États ou des entreprises du Golfe commencent à émettre en yuan, cela élargit la liquidité offshore de la devise chinoise et réduit mécaniquement la dépendance au dollar pour les flux régionaux.
Singapour le lendemain : une offensive coordonnée
Le lendemain de la listing à Dubaï, la Shanghai Pudong Development Bank a émis 1 milliard de yuans d’obligations sous la même structure Yulan à Singapour. 80 % des investisseurs étaient étrangers, et 31 institutions financières domestiques et internationales ont participé à l’opération.
La simultanéité des deux opérations – Dubaï et Singapour en l’espace de 24 heures – ne ressemble pas à une coïncidence. Elle suggère une coordination entre les grandes banques d’État chinoises pour déployer le cadre Yulan sur plusieurs marchés clés en même temps, maximisant ainsi la visibilité de l’instrument.
Singapour est depuis longtemps le principal centre du yuan offshore en dehors de Hong Kong. Son utilisation dans ce contexte consolide un ancrage existant, tandis que Dubaï ouvre un nouveau territoire.
La politique monétaire divergente comme accélérateur
Pourquoi maintenant ? La réponse est en partie macro-économique. Yu Lifeng, analyste chez Dongfang Jincheng, une agence de notation basée à Pékin, l’explique dans un rapport de mi-octobre : « L’expansion est portée principalement par une divergence marquée entre les politiques monétaires chinoises et américaines, qui a aiguisé l’avantage de coût de financement en yuan. »
Autrement dit, se financer en yuan est aujourd’hui moins cher que se financer en dollars. Pour les émetteurs, c’est un argument économique direct. Pour les investisseurs, les obligations en yuan offrent un profil rendement-risque attractif, surtout quand les banques d’État chinoises affichent des notations solides.
Yu Lifeng anticipe d’ailleurs que « les obligations Yulan devraient continuer à croître au second semestre de cette année ».
Fitch relève les banques chinoises au même moment
Ce contexte d’émissions réussies coïncide avec une décision significative de Fitch. L’agence américaine de notation a confirmé mardi les notations de long terme en devises étrangères des six grandes banques publiques chinoises, tout en relevant leurs notations de viabilité individuelles.
L’ICBC, la première banque mondiale par le total des actifs, a vu sa notation de viabilité passer de BBB à BBB+. Fitch cite son « solide profil d’activité », sa « résilience au crédit dans les cycles économiques » et une « amélioration continue » de l’environnement opérationnel des banques chinoises.
Ce relèvement intervient dans un contexte où Pékin a procédé à des injections massives de capitaux dans ses institutions financières. Ces recapitalisations ont renforcé les bilans et permis aux banques d’État de maintenir leur rôle de soutien à l’économie réelle tout en restant crédibles auprès des investisseurs internationaux.
Pour les acheteurs d’obligations Yulan, la confirmation de notation est un signal direct : les émetteurs auxquels ils prêtent de l’argent sont jugés solides par une agence occidentale de référence.

Un yuan qui avance terrain par terrain
L’internationalisation du yuan ne passe pas par un grand soir. Elle avance par accumulation de positions : des paiements QR code en Asie centrale, des émissions obligataires à Singapour, et désormais une première structure Yulan au Moyen-Orient.
Chaque opération élargit le pool de liquidité offshore en yuan, diversifie la base d’investisseurs et réduit la friction pour les acteurs qui veulent utiliser la devise chinoise sans s’exposer au système financier domestique de Pékin.
La stratégie est progressive et s’appuie sur des infrastructures reconnues – Euroclear, Nasdaq Dubaï – plutôt que sur des systèmes alternatifs entièrement chinois. C’est un choix pragmatique : il réduit la résistance des investisseurs étrangers habitués à des standards occidentaux, tout en servant les objectifs de long terme de Pékin.
La question n’est plus de savoir si le yuan peut jouer un rôle international. Elle est de savoir à quelle vitesse la demande se consolide et si la liquidité offshore suit le rythme des émissions.
- Première émission d’obligations Yulan au Moyen-Orient, listée sur Nasdaq Dubaï, souscrite plus de cinq fois.
- Des comptes souverains régionaux ont pris plus de 30 % de l’allocation : un signal de diversification loin du dollar.
- Dubaï et Singapour mobilisées en 24 heures : une offensive coordonnée des grandes banques d’État chinoises.
- L’avantage de coût de financement en yuan face au dollar accélère la demande pour ces instruments.
- Fitch relève les notations de viabilité des six grandes banques publiques chinoises au même moment, renforçant la crédibilité des émetteurs.
L’émission Yulan à Dubaï illustre une méthode rodée : Pékin n’impose pas le yuan par la contrainte, il le rend attractif par la structure. En passant par Euroclear et Nasdaq Dubaï, la Chine réduit la friction pour les investisseurs tout en avançant ses pions monétaires. La sursouscription massive et la présence souveraine dans l’allocation montrent que la demande est réelle, pas fabriquée.
Pour l’Europe et la France, ce mouvement devrait alerter. La diversification des réserves vers le yuan, si elle se consolide dans les fonds souverains du Golfe, redistribue progressivement le poids relatif du dollar et de l’euro dans les flux financiers mondiaux. Les places financières européennes – Paris, Francfort, Amsterdam – ne jouent pas encore ce rôle de pont pour les actifs en yuan.
Le lecteur français devrait retenir une chose : l’internationalisation du yuan ne nécessite pas de rupture brutale avec le système dollar. Elle se construit par des instruments hybrides, acceptés des deux côtés. C’est précisément ce qui la rend durable.
Le yuan prend ses marques, un marché à la fois
La structure Yulan a mis six ans pour atteindre Dubaï. Elle y arrive avec un carnet d’ordres plein et des investisseurs souverains engagés. Le prochain marché est difficile à prévoir, mais la logique est claire : chaque nouvelle place financière conquise élargit l’espace du yuan dans le système financier mondial.
Pensez-vous que l’émergence du yuan comme devise d’investissement internationale peut menacer la place de l’euro dans les portefeuilles obligataires mondiaux ? Donnez votre avis en commentaire.
Sources : South China Morning Post
