Mer de Chine méridionale : la course aux îles artificielles s’emballe
Pendant des années, la Chine a été seule à transformer des récifs sous-marins en îles artificielles pour asseoir ses revendications territoriales. Ce temps est révolu. Le Vietnam, les Philippines et d’autres pays riverains ont lancé leurs propres opérations de dragage. Une logique de « chacun pour soi » s’installe durablement en mer de Chine méridionale, au détriment de tout règlement collectif.
- La Chine construit une nouvelle île artificielle de 6 km² sur le récif Antelope, dans les îles Paracel, en seulement six mois.
- Le Vietnam a drainé du sable autour d’au moins 20 récifs et contrôle désormais plus de 11 km² de terres gagnées sur la mer.
- Les Philippines renforcent leurs positions et étendent leur coopération militaire avec les États-Unis.
- Aucun accord contraignant n’est en vue malgré trente ans de négociations au sein de l’Asean.
Un récif transformé en île en six mois
Le récif Antelope, dans le coin nord-ouest de la mer de Chine méridionale, était quasi entièrement submergé il y a encore quelques mois. Il mesure aujourd’hui 6 km². Des millions de tonnes de sable ont été draguées du fond marin pour créer cette bande de terre en forme de croissant, avec des bâtiments déjà visibles dans l’un de ses angles.
Dans le lagon formé par cette structure, des dizaines de navires sont identifiables. Il s’agit presque certainement de dragues à succion, dont la Chine possède la plus grande flotte au monde. Certaines de ces machines peuvent aspirer 6 000 mètres cubes de sédiments par heure – soit l’équivalent de deux piscines olympiques. La vitesse de cette opération semble sans précédent.
Le bord rectiligne observé sur l’une des plages nouvellement formées laisse penser que la Chine pourrait y construire une piste d’atterrissage militaire, similaire à celles déjà érigées sur les récifs Mischief, Fiery Cross et Subi dans les Spratlys.
- 6 km² : superficie de la nouvelle île artificielle chinoise sur le récif Antelope, créée en six mois.
- 6 000 m³/heure : capacité de dragage des plus puissantes dragues chinoises à succion.
- 11 km² : superficie totale des terres réclamées par le Vietnam en mer de Chine méridionale.
- 20 récifs : nombre minimum de sites où le Vietnam a engagé des opérations de dragage ces trois dernières années.
- 500 millions de dollars : aide militaire américaine accordée aux Philippines.
- La Chine s’est emparée des îles Paracel en 1974 après une bataille avec les forces sud-vietnamiennes, et revendique la quasi-totalité de la mer de Chine méridionale via la « ligne à neuf tirets ».
- En 2016, le Tribunal permanent d’arbitrage de La Haye a jugé ces revendications sans fondement historique valide – une décision que Pékin refuse de reconnaître.
- L’Asean tente depuis trente ans de négocier un code de conduite contraignant avec la Chine, sans succès.

La « ligne à neuf tirets », instrument d’une domination contestée
La mer de Chine méridionale est revendiquée, en tout ou en partie, par la Chine, Taïwan, le Vietnam, les Philippines, la Malaisie et Brunei. Pékin s’appuie sur la « ligne à neuf tirets » – une délimitation unilatérale tracée sur la carte – pour justifier sa souveraineté sur la quasi-totalité de cette zone maritime.
Des essaims de navires des garde-côtes chinois et de la milice maritime patrouillent à l’intérieur de cette ligne. Ces présences imposantes écrasent les tentatives des autres pays de contester la domination chinoise. Des affrontements répétés ont eu lieu avec les garde-côtes philippins, beaucoup moins bien équipés.
En 2016, le Tribunal permanent d’arbitrage de La Haye a tranché en faveur des Philippines. Il a conclu que les revendications de Pékin dans cette zone n’avaient aucune validité historique et que la transformation de récifs en îles violait le droit international. La Chine a simplement ignoré ce verdict.
Le Vietnam change de stratégie sans le dire
Hanoi a longtemps maintenu un profil bas dans la bataille médiatique autour de la mer de Chine méridionale. Cette retenue affichée masque une réalité bien différente sur le terrain.
Ces trois dernières années, le Vietnam a drainé du sable autour d’au moins 20 récifs. Selon l’Asian Maritime Transparency Initiative (AMTI), basée à Washington, il a construit 11 nouveaux ports. Il contrôle désormais plus de 11 km² de terres gagnées sur la mer, soit environ la moitié de ce que la Chine contrôle.
Greg Poling, directeur de l’AMTI, résume la situation : « Les Vietnamiens préfèrent laisser les Philippins mener la bataille médiatique. Mais sur l’eau, ils sont bien plus prêts à tenir tête à Pékin. » Cette posture semble porter ses fruits. Selon Poling, la Chine a pour l’essentiel cessé d’entraver les forages pétroliers et gaziers vietnamiens.
Ray Powell, directeur de Sealight à l’Université Stanford, voit dans la construction express d’Antelope une réponse directe à cette politique vietnamienne : « Le Vietnam a profité du fait que la Chine était focalisée sur les Philippines. La construction à Antelope peut être lue comme la réponse de Pékin, un rappel de qui est le maître des lieux. »
Les Philippines entre résistance symbolique et renforcement militaire
Contrairement au Vietnam, les Philippines ont choisi la confrontation visible. Depuis que Pékin a ignoré la décision de La Haye, Manille envoie ses propres navires des garde-côtes, largement inférieurs en nombre, défier la flottille chinoise. Ces incidents sont réguliers, mais n’inversent pas le rapport de force.
En parallèle, les Philippines cherchent des soutiens extérieurs. Elles ont renforcé leur coopération militaire avec les États-Unis, établi de nouveaux partenariats avec le Japon et l’Australie. Washington a apporté un soutien diplomatique ferme, une aide militaire de 500 millions de dollars et fourni du matériel.
Sur le terrain, Manille agit aussi. Elle étend la piste de l’île Pagasa, y installe une base de garde-côtes et renforce le BRP Sierra Madre – une vieille embarcation échouée volontairement sur le récif Second Thomas en 1999, où un détachement de soldats reste posté malgré le harcèlement continu des navires chinois.
Trente ans de négociations, zéro accord contraignant
Depuis trois décennies, l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Asean) tente de négocier un code de conduite entre la Chine et ses quatre membres qui sont aussi des prétendants dans la zone. En 2002, une déclaration commune a bien été adoptée – mais sans caractère contraignant. Pékin l’a largement ignorée.
Chaque sommet annuel de l’Asean voit les dirigeants promettre d’avancer. Chaque année se termine sans résultat concret.
Greg Poling semble avoir tiré les conclusions de cet échec : « La plupart des prétendants ont compris qu’ils n’obtiendront jamais un document juridiquement contraignant. Ce que l’on verra probablement, c’est un accord non contraignant. Mais cela pourrait ouvrir un espace diplomatique pour que le Vietnam, les Philippines et la Malaisie négocient plus efficacement entre eux, sans passer par l’Asean. »

La logique du « chacun pour soi » s’impose
Ce qui se dessine en mer de Chine méridionale n’est plus une compétition réglée par le droit international. C’est une course aux positions, où chaque pays cherche à consolider ce qu’il tient déjà avant que les règles du jeu ne changent encore.
La Chine reste l’acteur dominant, de loin. Mais les autres prétendants ne restent plus passifs. Ils dravent, construisent, renforcent – en sachant qu’ils ne peuvent pas rivaliser avec Pékin, mais qu’ils peuvent tout de même limiter leur recul.
- La Chine a construit une île de 6 km² sur le récif Antelope en six mois, signe de sa capacité de déploiement.
- Le Vietnam a discrètement réclamé 11 km² de terres maritimes et construit 11 nouveaux ports ces trois dernières années.
- Les Philippines combinent résistance symbolique, aide américaine et renforcement de leurs positions.
- Trente ans de négociations Asean n’ont produit aucun accord contraignant.
- La logique dominante est désormais : « prendre ce qu’on peut tant qu’on peut. »
Une mer de plus en plus morcelée, de moins en moins négociable
La mer de Chine méridionale entre dans une nouvelle phase. Chaque camp consolide ses positions, sachant que tout terrain perdu aujourd’hui sera difficile à regagner demain. La fenêtre pour un accord collectif semble se fermer. Ce qui reste ouvert, c’est la compétition – silencieuse, continue, et de plus en plus irréversible.
Et vous, pensez-vous qu’un accord multilatéral en mer de Chine méridionale est encore possible ? Partagez votre analyse en commentaire.
Sources : BBC News
