Ports européens : l’UE s’organise pour limiter l’influence chinoise sur ses infrastructures maritimes
L’Union européenne prépare de nouvelles règles pour encadrer les investissements étrangers dans ses ports. Des entreprises liées à l’État chinois contrôlent déjà des participations dans plus de vingt ports européens. Ce changement de cap soulève une question de fond : jusqu’où Pékin peut-il peser sur les infrastructures stratégiques du continent ?
- L’UE prépare des lignes directrices pour filtrer les investissements étrangers dans les ports européens.
- COSCO et d’autres entreprises chinoises liées à l’État détiennent des participations dans les ports de Hambourg, Rotterdam et Le Pirée.
- Les ministres des Transports de l’UE doivent approuver le document lundi.
Des ports traités comme de simples hubs commerciaux : une vision dépassée
Pendant des années, les investissements chinois dans les ports européens ont été perçus comme un simple outil de développement commercial. Ce temps semble révolu. Un document du Conseil de l’UE, consulté par Euronews, montre que les États membres changent de regard sur leurs infrastructures maritimes.
La proposition émanant de la Commission européenne, datée de décembre dernier, repositionne les ports comme des actifs stratégiques. Ils sous-tendent les chaînes d’approvisionnement, la sécurité énergétique et la mobilité militaire. Un glissement conceptuel majeur, qui traduit une prise de conscience tardive mais réelle.
- Plus de 20 ports européens ont des participations détenues par des entreprises chinoises liées à l’État.
- Près des trois quarts du commerce extérieur de l’UE transitent par voie maritime.
- Le port du Pirée, en Grèce, est entièrement opéré par des acteurs chinois.
- Les investissements de COSCO Shipping couvrent des ports majeurs comme Hambourg et Rotterdam.
- Depuis plus de dix ans, des entreprises chinoises d’État étendent leur présence dans les réseaux portuaires européens, de la Méditerranée à l’Europe du Nord.
- L’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 a conduit les gouvernements européens à réévaluer leurs dépendances en matière d’infrastructures critiques.
- Le précédent de la dépendance allemande au gaz russe est souvent cité pour illustrer les risques d’une dépendance infrastructurelle à un partenaire devenu adversaire.

COSCO, Le Pirée, Hambourg : le réseau chinois en Europe
COSCO Shipping, géant maritime chinois contrôlé par Pékin, détient des participations dans certains des ports les plus stratégiques d’Europe. Le port du Pirée, en Grèce, est souvent présenté comme la porte d’entrée de la Chine vers l’Europe. Il est entièrement opéré par des acteurs chinois.
À Hambourg, l’accord a été soutenu par l’ancien chancelier Olaf Scholz entre 2021 et 2022. Ses arguments : renforcer la position commerciale de l’Allemagne et préserver la compétitivité du port. Mais plusieurs responsables gouvernementaux avaient tiré la sonnette d’alarme dès cette époque. Ils redoutaient une dépendance économique et politique comparable à celle que l’Allemagne avait développée vis-à-vis du gaz russe.
La comparaison avec le gaz russe est frappante. Lorsque la Russie a envahi l’Ukraine en 2022, la dépendance énergétique de Berlin a exposé le pays à de violents chocs de prix. Le risque d’une dépendance portuaire similaire alimente aujourd’hui les discussions à Bruxelles.
Un levier stratégique que Pékin pourrait activer
Le Mercator Institute for China Studies (MERICS) apporte un éclairage précis sur la nature réelle du risque. Le problème ne réside pas dans les droits de concession accordés à la Chine, qui « seraient sans importance en cas de guerre ». Il réside dans les infrastructures portuaires équipées par la Chine, susceptibles d’être utilisées à des fins de collecte de renseignements.
Autrement dit : ce n’est pas la propriété formelle qui inquiète en premier lieu. C’est l’équipement, les systèmes, les données qui transitent par ces terminaux. Une distinction technique qui peut paraître abstraite, mais qui a des implications concrètes en matière de sécurité nationale.
Le député européen allemand Jens Gieseke, porte-parole du groupe PPE pour la commission des Transports, a été direct : « Un tel niveau d’exposition dans des infrastructures critiques ne peut pas être ignoré. »
Ce que prépare concrètement l’UE
Le document du Conseil prévoit plusieurs mesures ciblées. Les ministres des Transports s’engageraient à éviter une propriété ou un contrôle étrangers excessifs des infrastructures portuaires critiques. Une attention particulière est portée aux installations pertinentes pour la mobilité militaire et la sécurité économique de l’Union.
- Lignes directrices pour évaluer les investissements étrangers dans les ports de l’UE.
- Application de contrôles renforcés sur les prises de participation.
- Lutte contre les risques d’infiltration par le crime organisé.
- Préservation de l’attractivité pour les « investisseurs fiables ».
Ce dernier point n’est pas anodin. Les ministres tiennent à ne pas décourager les capitaux étrangers en général. L’enjeu est de cibler les acteurs jugés risqués sans fermer les ports européens à l’investissement international.
La surveillance s’étend au-delà des frontières de l’UE
L’ambition du document dépasse les seuls ports européens. Les États membres réclament également une surveillance accrue des investissements chinois dans les ports situés dans les pays tiers voisins. Afrique du Nord, Balkans, Méditerranée orientale : ces zones sont explicitement mentionnées.
La logique est claire. Un port développé ou contrôlé par un concurrent stratégique hors de l’UE peut modifier les flux commerciaux et réduire l’importance des installations européennes voisines. L’influence sur les routes maritimes ne s’arrête pas à la frontière extérieure de l’Union.
Cette extension du périmètre de surveillance semble indiquer que l’UE commence à raisonner en termes de géopolitique maritime globale, et non plus seulement de protection de ses propres actifs.

Un changement de paradigme, mais des incertitudes sur l’exécution
Le document ne mentionne pas explicitement la Chine. Mais les références au filtrage des investissements étrangers, aux menaces géopolitiques et à l’autonomie stratégique ne laissent guère d’ambiguïté sur la cible visée.
Ce glissement sémantique peut être lu comme une prudence diplomatique. L’UE reste un partenaire commercial majeur de Pékin. Elle évite les formulations trop directes pour ne pas envenimer des relations déjà tendues sur le plan commercial.
Reste que les lignes directrices envisagées sont des orientations, pas des obligations contraignantes. La question de leur mise en oeuvre effective par les États membres – dont certains, comme la Grèce, ont fortement misé sur les investissements chinois – reste ouverte.
- L’UE traite désormais ses ports comme des actifs stratégiques, pas seulement commerciaux.
- Des entreprises chinoises d’État contrôlent des participations dans plus de 20 ports européens.
- Le risque identifié va au-delà de la propriété : il porte sur les équipements et les données.
- Les nouvelles orientations visent aussi les ports hors UE, dans les zones voisines.
- Le document reste non contraignant : l’application par les États membres est incertaine.
Une fenêtre d’opportunité que l’Europe ne peut plus ignorer
Le projet de conclusions du Conseil marque un tournant dans la façon dont l’Europe perçoit sa dépendance aux capitaux étrangers dans les infrastructures sensibles. Ce changement de perspective, accéléré par le choc de la guerre en Ukraine, semble désormais s’imposer dans le débat européen sur la sécurité économique.
Et vous, pensez-vous que l’UE agit suffisamment vite face à l’emprise chinoise sur ses ports ? Donnez votre avis en commentaire.
Sources : Euronews
