iQiYi veut cloner les acteurs par IA : la Chine s’embrase contre le Netflix chinois
iQiYi, le principal service de streaming chinois, a annoncé en avril 2025 la création d’un catalogue d’avatars IA d’acteurs réels. La réaction ne s’est pas fait attendre : sur Weibo, la phrase « iQiYi est devenu fou » est devenue virale en quelques heures. Cette controverse révèle une fracture inattendue dans un pays pourtant réputé pour son adoption massive de l’intelligence artificielle.
- iQiYi a présenté « Nadou Pro », une suite d’outils IA incluant un catalogue d’avatars d’acteurs réels.
- Près de 100 acteurs étaient annoncés comme participants, mais plusieurs ont démenti avoir signé une autorisation.
- La controverse intervient alors que l’IA est déjà largement intégrée dans l’industrie du divertissement chinoise.
Un catalogue d’acteurs virtuels qui fait scandale
Le 20 avril 2025, lors de sa conférence annuelle, iQiYi a présenté Nadou Pro. Cet ensemble d’outils IA intègre une base de données d’avatars générés à partir de vrais acteurs chinois. L’objectif affiché : permettre à des réalisateurs indépendants, sans les budgets des grands studios, de produire des films en s’appuyant sur ces doubles numériques.
Gong Yu, PDG d’iQiYi, s’est montré enthousiaste. Il a présenté cette évolution comme une libération pour les acteurs. « Ce sera davantage comme un emploi de cols blancs, leur laissant du temps pour eux », a-t-il déclaré lors de la présentation. Cette formule a choqué autant qu’elle a fait sourire.
- Près de 100 acteurs annoncés comme participants au catalogue d’avatars IA d’iQiYi.
- 40 % des 100 micro-dramas les plus populaires en janvier 2026 étaient réalisés avec l’IA, contre 7 % un an plus tôt.
- Le micro-drama « Sauver un renard sur une montagne enneigée », entièrement généré par IA, a dépassé 5 milliards de vues.
- L’industrie des micro-dramas devrait peser 120 milliards de yuans, soit 15 milliards d’euros, en 2026.
- Un tiers des films et dessins animés produits en Chine en 2026 pourraient utiliser l’IA, selon le vice-président de Tencent.
- iQiYi est le principal service de streaming vidéo en Chine, parfois comparé à Netflix pour son modèle économique.
- Les micro-dramas sont des séries de vidéos verticales très courtes, entre 30 secondes et 2 minutes, conçues pour une consommation sur smartphone. Ils ont explosé ces dernières années.
- L’IA est déjà présente à toutes les étapes de la production audiovisuelle en Chine : scénario, effets spéciaux, montage.

Les acteurs nient, la plateforme recule
La controverse a rapidement dépassé les réseaux sociaux. Plusieurs acteurs présentés comme volontaires ont démenti toute participation. L’agent de Zhang Ruoyun, acteur de télévision populaire, a été direct : « Nous n’avons jamais signé d’autorisation en ce sens. »
Face au retour de flammes, iQiYi a tenté de désamorcer la situation. La plateforme a affirmé que l’initiative visait à « entamer la discussion » sur l’IA, sans plus. Elle a aussi garanti que chaque acteur devrait donner son accord pour toute utilisation de son avatar. Ce repositionnement soudain semble confirmer que l’annonce initiale avait été mal calibrée.
L’IA déjà partout dans le cinéma chinois, mais pas pour tout
Ce qui frappe dans cette affaire, c’est le décalage avec la réalité de l’industrie. En Chine, l’IA est déjà profondément intégrée dans le secteur audiovisuel. Patrick Nicchiarelli, spécialiste de la Chine à l’International Team for the Study of Security Verona, le confirme : « L’IA est déjà bien plus intégrée dans cette industrie en Chine. »
L’intelligence artificielle intervient du scénario au montage, en passant par les effets spéciaux. Le vice-président de Tencent, Sun Zhonghuai, prévoit qu’un tiers des productions chinoises en 2026 auront recours à l’IA. Cette adoption massive ne semble pas avoir suscité de résistance majeure jusqu’ici.
Les micro-dramas, terrain d’expansion naturel de l’IA
Le phénomène des micro-dramas a accéléré cette dynamique. Ces vidéos verticales très courtes, pensées pour le smartphone, sont devenues un secteur industriel à part entière. En 2026, ce marché devrait dépasser celui du cinéma traditionnel et de la télévision en Chine.
L’IA y a trouvé un terrain fertile. En janvier 2026, 40 % des micro-dramas les plus populaires étaient produits avec l’IA, contre 7 % seulement un an plus tôt. La vitesse de fabrication est réduite à quelques jours. Les coûts s’effondrent. Le micro-drama « Sauver un renard sur une montagne enneigée » – entièrement généré par IA – illustre cette tendance : plus de 5 milliards de vues pour une histoire absurde impliquant un bûcheron, un renard blessé et un poulet rôti.
C’est cette logique qu’iQiYi voulait transposer aux longs-métrages. Giulia d’Aquila, spécialiste du cinéma chinois au King’s College de Londres, résume l’ambition : « iQiYi veut utiliser des techniques similaires à celles utilisées pour les micro-dramas dans des longs-métrages plus traditionnels. » Xiaoning Lu, de la School of Oriental and African Studies, y voit une même finalité : « C’est la même logique de réduction des coûts pour pouvoir augmenter la quantité de contenus produits. »
Pourquoi le cinéma traditionnel résiste là où le micro-drama accepte
Le paradoxe est là. Les spectateurs de micro-dramas semblent accepter l’IA sans résistance. Mais la même technologie, appliquée au cinéma classique, déclenche une réaction de rejet. Pourquoi cette différence ?
Giulia d’Aquila propose une explication convaincante. Le micro-drama se consomme dans les transports, sur un petit écran, en scrollant. L’investissement émotionnel est faible. Un film traditionnel, lui, représente une autre forme d’engagement. « Si on ôte l’aspect humain pour faire des économies, cela revient à se demander ce que cela représente aujourd’hui d’être humain », note Xiaoning Lu.

Une métaphore qui a tout déclenché
Au-delà de la technologie, c’est une phrase du PDG d’iQiYi qui a mis le feu aux poudres. Gong Yu a déclaré que le travail humain dans le cinéma rejoindrait un jour le « patrimoine culturel immatériel ». En Chine, cette expression a une résonance particulière. Elle désigne les traditions anciennes et menacées de disparaître, comme la broderie traditionnelle. Associer les acteurs vivants à cette catégorie revient, symboliquement, à les reléguer au rang de reliques.
Cette formulation, selon Patrick Nicchiarelli, a changé la nature du débat. « Elle a fait comprendre à une partie de la population, plutôt enthousiaste envers l’IA quand c’est pratique, qu’elle est aussi prête à remplacer des vrais acteurs humains aujourd’hui et peut-être eux demain. »
- iQiYi a lancé un catalogue d’avatars IA d’acteurs réels, suscitant une vive polémique en Chine.
- Plusieurs acteurs présentés comme participants ont nié avoir donné leur accord.
- L’IA domine déjà les micro-dramas chinois, mais le cinéma traditionnel suscite plus de résistances.
- Une métaphore maladroite du PDG d’iQiYi – comparer les acteurs à du « patrimoine immatériel » – a amplifié la controverse.
- Cette affaire semble marquer l’émergence d’une « fatigue de l’IA » en Chine, phénomène déjà observable en Occident.
Un signal d’alerte pour toute une industrie
Cette affaire dépasse iQiYi. Elle semble indiquer que la Chine, longtemps présentée comme un pays sans freins culturels vis-à-vis de l’IA, n’est pas imperméable aux inquiétudes que suscite cette technologie. Giulia d’Aquila l’exprime clairement : « Il est possible que cette affaire ait fait naître en Chine ce que nous connaissons déjà en partie en Occident : une certaine fatigue de l’IA. »
La question n’est plus de savoir si l’IA va s’imposer dans l’industrie audiovisuelle chinoise. Elle l’est déjà. La vraie question est celle des limites. Où s’arrête l’outil ? Où commence le remplacement de l’humain ?
Et vous, où fixez-vous la limite entre l’IA comme outil de création et l’IA comme substitut à l’humain ? Partagez votre avis en commentaires.
Sources : France 24
