Puces électroniques : la Chine fabrique ses premières machines de gravure et défie ASML

Puces électroniques : la Chine fabrique ses premières machines de gravure et défie ASML

La Chine vient de franchir une étape significative dans la course aux semi-conducteurs. Une entreprise shanghaïenne a lancé la production industrielle de machines de lithographie DUV – des équipements qui permettent de graver des circuits sur du silicium. Cette annonce a suffi à faire plonger plusieurs géants américains des puces en Bourse. Elle soulève une question stratégique centrale : Pékin peut-il vraiment s’affranchir de sa dépendance à ASML, le quasi-monopoleur néerlandais de ces équipements ?

En bref

  • Une entreprise chinoise lance la production industrielle de machines de gravure DUV pour semi-conducteurs.
  • Cette avancée menace la position dominante du néerlandais ASML, jusqu’ici principal fournisseur de la Chine.
  • Les machines chinoises restent toutefois moins performantes que les modèles ASML équivalents.

Une entreprise peu connue au cœur d’une percée stratégique

Le nom n’était pas connu du grand public. Shanghai Aishengna Electronic Technology Group vient pourtant de s’imposer comme un acteur à surveiller. Selon Reuters, c’est cette entreprise qui pilote le projet de production de machines de lithographie DUV en Chine.

La lithographie par immersion dans l’ultraviolet profond – ou DUV – consiste à projeter de la lumière ultraviolette pour graver des circuits microscopiques sur des tranches de silicium. C’est une technologie maîtrisée depuis des années en Europe et en Asie, mais que la Chine n’avait jamais réussi à industrialiser seule.

Shanghai Aishengna a réuni des équipes issues des meilleures start-ups chinoises spécialisées dans ce domaine. Le résultat : une machine capable de produire des puces à un niveau intermédiaire, suffisant pour une large gamme d’applications modernes.

Chiffres clés

  • 5 machines prévues en production dès 2026, une vingtaine en 2027.
  • Les machines EUV d’ASML valent plus de 100 millions de dollars l’unité.
  • En septembre 2025, des premiers tests EUV ont été signalés en Chine, selon le Financial Times.
Contexte

  • Les États-Unis et leurs alliés ont imposé des restrictions sévères à l’exportation de machines de lithographie EUV vers la Chine.
  • ASML, entreprise néerlandaise, détient un quasi-monopole mondial sur ces équipements stratégiques.
  • La Chine est l’un des leaders mondiaux du raffinage des métaux rares utilisés dans la fabrication de puces.
Tranche de silicium avec circuits gravés en macro photographie
Les circuits gravés sur silicium sont au cœur de la course mondiale aux puces. (image générée avec IA Gemini)

DUV contre EUV : la frontière technique qui change tout

Il faut distinguer deux technologies. Les machines DUV, comme celles fabriquées par Shanghai Aishengna, utilisent une lumière ultraviolette classique. Les machines EUV – ultraviolet extrême – projettent un faisceau bien plus fin, capable de graver des circuits encore plus petits.

Les EUV sont réservées aux puces les plus avancées au monde. Elles coûtent chacune plus de 100 millions de dollars et sont fabriquées quasi exclusivement par ASML aux Pays-Bas. Leur exportation vers la Chine est aujourd’hui interdite.

La percée chinoise porte donc sur les machines DUV, une technologie moins puissante mais loin d’être obsolète. Comme le souligne Angela Harmantas, analyste chez Proactive Investors : «la lithographie DUV est plus lente, moins productive et plus coûteuse que l’EUV, mais elle s’avère suffisante pour les puces avancées.» Une précision importante, car ces puces dites «avancées» alimentent une immense part de l’économie numérique mondiale.

La Chine réduit sa dépendance à ASML, sans encore l’éliminer

ASML occupe une position unique dans l’industrie mondiale des semi-conducteurs. La Chine en est l’un des principaux clients. Pékin achète massivement des machines DUV au groupe néerlandais, faute de pouvoir acquérir les modèles EUV.

Produire ses propres machines DUV changerait la donne. La Chine pourrait équiper ses usines sans dépendre d’un fournisseur étranger soumis aux pressions diplomatiques occidentales.

Mais les analystes tempèrent. Selon Bank of America, cité par John Plassard de Cité Gestion, cette avancée «ne constitue pas, à ce stade, une menace existentielle pour ASML». Les machines chinoises ne sont pas encore au niveau des modèles DUV du groupe néerlandais. Et le volume de production réel reste inconnu.

Un signal fort sur les marchés financiers

La réaction des Bourses a été immédiate. Dès l’annonce de la percée chinoise, plusieurs géants américains des semi-conducteurs ont décroché à New York. Un mouvement révélateur de l’importance stratégique perçue de cette information.

Les investisseurs ont intégré un scénario nouveau : si la Chine peut produire ses propres équipements, la demande chinoise pour les machines occidentales pourrait diminuer à terme. C’est une menace indirecte mais réelle pour les acteurs dominants du secteur.

Ce signal peut être lu comme le reflet d’une inquiétude profonde sur la recomposition des chaînes d’approvisionnement mondiales en semi-conducteurs.

L’IA chinoise, première bénéficiaire d’une chaîne locale

Les semi-conducteurs ne sont pas une question purement industrielle. Ils conditionnent la puissance des systèmes d’intelligence artificielle. Plus les puces sont performantes, plus les modèles d’IA peuvent être rapides et précis.

Les grands acteurs chinois de l’IA – comme Baidu, Alibaba ou les groupes qui développent des modèles concurrents de GPT – dépendent de puces souvent soumises aux restrictions américaines. Disposer d’une chaîne de production locale, même imparfaite, renforce leur autonomie.

Stephen Innes, analyste chez SPI Asset Management, résume bien l’enjeu : «chaque amélioration, même minime, des équipements chinois réduit la dépendance aux fournisseurs étrangers, élargit la gamme de puces pouvant être produites localement et accroît la valeur stratégique de l’ensemble de la chaîne en Chine.»

Vue aérienne d'un parc industriel de semi-conducteurs en Chine
La Chine multiplie ses investissements dans l’industrie des semi-conducteurs. (image générée avec IA Gemini)

Vers des machines EUV chinoises ? Un horizon encore lointain

La Chine ne s’arrête pas à la technologie DUV. En septembre 2025, le Financial Times révélait des premiers tests de machines EUV au sein du groupe Yuliangsheng. Une avancée qui, si elle se confirmait, représenterait un saut technologique majeur.

Les machines EUV sont aujourd’hui la frontière technologique ultime du secteur. Les produire localement permettrait à la Chine de concurrencer TSMC, le leader taïwanais, et les autres géants asiatiques des semi-conducteurs.

Mais cet objectif reste lointain. La Chine accuse encore un retard structurel important sur les principaux fabricants de puces. La maîtrise des métaux rares – où elle est déjà leader mondial – constitue un atout. Mais les équipements de pointe exigent bien plus que des matières premières.

Ce qu’il faut retenir

  • Shanghai Aishengna lance la première production industrielle chinoise de machines de gravure DUV.
  • Ces machines restent moins performantes que les modèles ASML, mais suffisantes pour de nombreuses puces avancées.
  • La Chine prévoit 5 machines en 2026 et une vingtaine en 2027, un volume encore limité.
  • Cette avancée renforce l’autonomie technologique chinoise sans encore menacer directement ASML.
  • L’IA et les industries numériques chinoises sont les premiers secteurs à bénéficier de cette émancipation progressive.

Une émancipation technologique progressive, pas encore décisive

La Chine avance, étape par étape, vers une autonomie dans les semi-conducteurs. La production de machines DUV marque une rupture symbolique et industrielle réelle. Elle semble indiquer que les restrictions à l’exportation imposées par l’Occident ont accéléré – plutôt que freiné – l’effort de recherche chinois dans ce domaine.

Le pays reste loin de TSMC et des leaders mondiaux. Mais chaque brique technologique posée réduit un peu plus la vulnérabilité de Pékin face aux pressions géopolitiques. La question n’est plus de savoir si la Chine y arrivera, mais à quelle vitesse.

Et vous, pensez-vous que la Chine peut réellement devenir autonome dans la fabrication de semi-conducteurs ? Partagez votre avis en commentaire.

Sources : France Info

(Les illustrations de cet article ont été générées avec Gemini)
Qu'est-ce qu'une machine de lithographie DUV ?
Une machine de lithographie DUV (Deep Ultraviolet) utilise de la lumière ultraviolette pour graver des circuits électroniques microscopiques sur des tranches de silicium. C’est la technologie de base utilisée pour fabriquer la majorité des semi-conducteurs dans le monde. Elle est moins précise que la technologie EUV (Extreme Ultraviolet), réservée aux puces les plus avancées, mais elle reste suffisante pour produire une large gamme de composants utilisés dans l’IA, les télécommunications ou l’automobile.
Pourquoi ASML est-il aussi important dans l'industrie des semi-conducteurs ?
ASML, entreprise néerlandaise, est le seul fabricant au monde de machines de lithographie EUV, les équipements les plus avancés pour graver des puces de dernière génération. Ces machines valent chacune plus de 100 millions de dollars. Aucun concurrent ne produit aujourd’hui l’équivalent, ce qui confère à ASML un quasi-monopole stratégique mondial. La Chine est l’un de ses principaux clients pour les machines DUV, mais n’a pas accès aux modèles EUV en raison des restrictions à l’exportation.
Quelles sont les restrictions imposées à la Chine sur les semi-conducteurs ?
Les États-Unis et leurs alliés, dont les Pays-Bas, ont interdit l’exportation vers la Chine des machines de lithographie EUV d’ASML. Ces restrictions visent à ralentir le développement technologique chinois dans les puces les plus avancées. Des contrôles portent aussi sur certaines machines DUV et sur d’autres équipements stratégiques. En réponse, la Chine investit massivement pour développer ses propres équipements en interne.
La percée chinoise menace-t-elle vraiment ASML à court terme ?
Pas à court terme, selon les analystes. Les machines produites par Shanghai Aishengna ne sont pas encore au niveau des modèles DUV d’ASML, et le volume de production reste très limité (5 machines en 2026, une vingtaine en 2027). Bank of America estime que cette avancée ne constitue pas une menace existentielle pour ASML aujourd’hui. Mais elle renforce l’indépendance technologique chinoise et pourrait, à terme, réduire les commandes chinoises auprès du groupe néerlandais.

Pierre Woo

Je m'appelle Pierre, diplômé d'un MBA en affaires internationales. Je suis passionné par la Chine. J'ai étudié et travaillé dans l'empire du milieu pendant plusieurs années. Cette expérience a non seulement approfondi ma compréhension de la Chine moderne, mais elle m'a aussi permis de saisir les nuances complexes de son économie en rapide évolution.

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