Cuisines fantômes en Chine : quand les applis de livraison vendent des restaurants qui n’existent pas
Des milliers de restaurants référencés sur les grandes applis chinoises de livraison n’existent tout simplement pas. Baptisées « cuisines fantômes », ces enseignes virtuelles collectent des commandes, puis les transfèrent à des prestataires tiers qui préparent les plats au plus bas coût possible. L’enquête des autorités chinoises révèle une fraude industrialisée, impliquant les plateformes elles-mêmes, et soulève une question centrale : à quel prix les Chinois mangent-ils si bon marché ?
- 67 000 « cuisines fantômes » ont été recensées sur sept grandes applis chinoises de livraison.
- Ces enseignes virtuelles transfèrent les commandes à des sous-traitants choisis au plus bas prix.
- Les plateformes comme Meituan, Taobao et JD.com ont été sanctionnées pour complicité.
- Depuis cette semaine, la vérification des licences et adresses des restaurants est obligatoire.
Une fraude née d’une guerre des prix sans merci
La livraison de repas en Chine est l’un des marchés les plus compétitifs au monde. En 2024, une guerre des prix entre les grandes applis a poussé les marges des restaurateurs au plancher. Face à cette pression, certains marchands ont trouvé une parade : exister uniquement en ligne.
Le principe est simple. Un marchand crée une enseigne sur une appli de livraison, avec des photos attrayantes et une adresse fictive ou inventée. Quand une commande arrive, elle est automatiquement redirigée vers une plateforme de transfert, qui la soumet à des prestataires concurrents. Le moins-disant remporte la commande. Le client, lui, ne sait rien de tout cela.
Ce modèle permet d’afficher des prix très bas tout en maximisant les marges de l’intermédiaire. Mais il coupe tout lien entre le consommateur et les conditions réelles de préparation des aliments.
- 67 000 « cuisines fantômes » recensées sur sept grandes applis de livraison en Chine.
- 3,6 millions de commandes de gâteaux identifiées sur deux plateformes de transfert illégales.
- 380 adresses fictives utilisées par une seule enseigne de gâteaux à Pékin.
- 3,6 milliards de yuans (530 millions de dollars) d’amendes infligées à sept plateformes en avril 2025.
- La Chine compte parmi les plus grands marchés mondiaux de livraison de repas à domicile, dominé par Meituan, Taobao et JD.com.
- Une guerre des prix entre plateformes de livraison a déclenché en 2024 des avertissements du gouvernement contre une concurrence destructrice.
- Les livreurs, soumis à des délais toujours plus courts pour des rémunérations très faibles, subissent directement les effets de cette surenchère.

L’affaire du gâteau qui a tout déclenché
Tout commence à Pékin, en 2024. Un homme commande un gâteau sur une appli de livraison. À la réception, la décoration florale est composée de fleurs non comestibles. Il dépose une plainte auprès des autorités.
L’enquête qui s’ensuit révèle bien plus qu’un simple problème de décoration. L’enseigne concernée affiche près de 380 adresses sur les grandes plateformes d’e-commerce chinoises. Elle ne possède pourtant pas un seul magasin physique. Ses licences commerciales sont, selon les autorités, des faux.
En remontant la chaîne, les enquêteurs découvrent que les commandes sont transférées vers une autre plateforme, puis redistribuées à des prestataires tiers selon le critère du prix le plus bas. Au total, 3,6 millions de commandes de gâteaux sont identifiées sur deux plateformes de transfert illégales. Le modèle, répliqué à grande échelle, forme selon l’agence Xinhua « une chaîne d’approvisionnement illégale fondée sur une collusion mutuelle ».
Les plateformes complices, pas seulement passives
L’enquête met aussi en cause les grandes applis de livraison. Un employé d’une plateforme a déclaré aux enquêteurs : « Si nous sommes trop stricts dans nos vérifications, les marchands partiront chez les concurrents. » Cette phrase résume bien la logique du marché.
En avril 2025, le régulateur chinois des marchés a infligé des amendes à sept plateformes d’e-commerce, dont Meituan, Taobao, JD.com et Pinduoduo. Le montant total s’élève à 3,6 milliards de yuans, soit environ 530 millions de dollars. La majorité de ces sanctions est directement liée aux « cuisines fantômes ».
Cette décision semble indiquer que Pékin considère les plateformes comme des acteurs responsables de l’écosystème qu’elles hébergent, et non comme de simples intermédiaires neutres.
De nouvelles règles et des livreurs recrutés comme sentinelles
Depuis cette semaine, les applis de livraison ont l’obligation de vérifier les licences et adresses de tous les restaurants référencés. Les marchands doivent aussi préciser si leur enseigne propose un service en salle ou uniquement de la livraison.
Dans la province d’Anhui, les autorités ont signé un accord avec Meituan, Taobao et JD.com. Cet accord prévoit deux mesures notables :
- L’utilisation de modèles d’intelligence artificielle pour surveiller les cuisines en temps réel.
- Un système de récompense pour les livreurs qui signalent des restaurants illégaux.
À Hangzhou, plus de vingt enseignes de street food ont installé des « cuisines transparentes » avec diffusion en direct, permettant aux consommateurs de voir la préparation de leurs repas en temps réel. Une initiative encore marginale, mais qui semble indiquer une volonté de reconstruire la confiance des consommateurs.
Les livreurs, victimes collatérales d’un modèle qui s’emballe
La course au prix le plus bas a des conséquences humaines directes. Les livreurs chinois sont contraints de respecter des délais de livraison de plus en plus courts, pour des rémunérations très faibles. Certains prennent des risques importants sur la route pour éviter les pénalités liées aux retards.
Dans ce nouveau dispositif de surveillance, ces mêmes livreurs deviennent des auxiliaires des autorités sanitaires. Ce glissement de rôle – du salarié précaire au lanceur d’alerte récompensé – peut être lu comme une tentative pragmatique de compenser le manque d’inspecteurs sur le terrain.

Un signal fort envoyé à toute l’industrie tech
L’offensive contre les « cuisines fantômes » s’inscrit dans une dynamique plus large. Depuis plusieurs années, Pékin resserre progressivement sa prise sur les grandes plateformes numériques. Livraison de repas, e-commerce, fintech : les régulateurs multiplient les interventions pour encadrer des acteurs qui ont longtemps opéré avec peu de contraintes.
L’ampleur des sanctions – plus d’un demi-milliard de dollars d’amendes pour une seule campagne – renforce l’hypothèse que le gouvernement chinois entend faire de la sécurité alimentaire un critère de conformité non négociable pour les plateformes numériques.
- 67 000 restaurants fictifs ont été identifiés sur les grandes applis chinoises de livraison.
- Ces « cuisines fantômes » sous-traitent les commandes au plus offrant, sans contrôle sanitaire réel.
- Sept plateformes, dont Meituan et JD.com, ont écopé de 530 millions de dollars d’amendes.
- De nouvelles règles imposent désormais la vérification des licences et adresses de chaque restaurant référencé.
- L’IA et les livreurs sont mobilisés pour surveiller les cuisines et signaler les fraudes.
La sécurité alimentaire, nouveau terrain de régulation du numérique chinois
La campagne contre les « cuisines fantômes » dépasse la simple question d’hygiène. Elle révèle comment un modèle économique fondé sur la compression des coûts peut dériver vers la fraude organisée, avec la complicité passive – ou active – des plateformes qui en tirent profit. Pékin envoie un signal clair : la croissance par le bas prix ne peut pas se faire au détriment de la confiance des consommateurs.
Et vous, avez-vous déjà commandé sur une appli de livraison sans savoir où était réellement préparé votre repas ? Partagez votre expérience en commentaire.
Sources : BBC News
