CIPS contre Swift : comment la Chine neutralise l’arme des sanctions américaines

CIPS contre Swift : comment la Chine neutralise l’arme des sanctions américaines

Le dollar reste la monnaie dominante du commerce mondial. Mais depuis que la guerre en Iran a atteint son huitième mois, ce monopole vacille. La Chine a utilisé le conflit pour accélérer la montée en puissance de son système de paiement CIPS, offrant à des pays sous sanctions américaines une voie de contournement concrète. C’est un changement de phase silencieux, mais profond : l’arme financière de Washington perd de son tranchant.

En bref

  • Le système de paiement chinois CIPS a atteint 134 milliards de dollars de transactions quotidiennes en mars, en plein conflit iranien.
  • L’Iran règle en yuan, via la Banque de Kunlun et CIPS, les droits de passage dans le détroit d’Ormuz, sans passer par Swift.
  • Brics et OCS affichent un front commun contre les sanctions unilatérales non autorisées par l’ONU.
  • Des alliés américains comme les Émirats arabes unis envisagent désormais des paiements en renminbi pour le pétrole.

Une guerre qui sert de banc d’essai à grande échelle

Le conflit en Iran aura eu un effet inattendu : il a fourni à la Chine un terrain d’expérimentation inédit pour son architecture financière alternative. CIPS a traité 134 milliards de dollars par jour en mars, selon les chiffres publiés par le système lui-même. C’est une montée en charge significative, directement liée à l’intensification des échanges contournant Swift.

Le mécanisme est simple. Les transactions en dollars passent normalement par des banques américaines. Washington peut donc les surveiller et les bloquer. C’est ce qui lui a permis d’isoler financièrement l’Iran pendant des années. Mais CIPS rompt cette chaîne. Les paiements en yuan transitent par la Banque de Kunlun et restent hors de portée du Trésor américain.

L’Iran en a fait une démonstration concrète : il a accepté des paiements en yuan pour les droits de passage dans le détroit d’Ormuz, y compris en cryptomonnaies. Ce qui était théorique est devenu opérationnel.

Chiffres clés

  • 134 milliards de dollars : volume quotidien moyen de transactions CIPS en mars
  • 111 membres approuvés pour la Banque asiatique d’infrastructure et d’investissement (BAII)
  • Près de 70 milliards de dollars approuvés par la BAII pour 361 projets dans 40 pays en dix ans
  • 17 membres du G20 font partie de la BAII, ainsi que tous les souverains notés AAA sauf le Liechtenstein
  • 25 ans d’existence pour l’OCS, qui regroupe désormais 10 États membres
Contexte

  • Swift est un réseau belge qui gère l’essentiel des transactions financières internationales ; son accès peut être retiré sous pression américaine, ce qui coupe un pays du système bancaire mondial.
  • CIPS (Cross-Border Interbank Payment System) est le système interbancaire transfrontalier chinois, lancé pour permettre des règlements en yuan hors du circuit Swift.
  • Le sommet des Brics de septembre à New Delhi et le sommet de l’OCS à Bichkek ont réuni des pays représentant une large part de la population mondiale, tous opposés aux sanctions unilatérales.
Siège d'une grande banque chinoise dans le quartier financier de Shanghai
La Banque de Kunlun joue un rôle central dans les transactions iraniennes en yuan via CIPS. (Illustration générée par IA)

Washington pousse ses alliés vers la sortie

L’économiste Paul Krugman l’a formulé clairement : ce n’est pas tant l’attractivité du yuan qui entraîne ce basculement, c’est le comportement de Washington qui le provoque. Les sanctions répétées poussent les pays à chercher des alternatives, y compris parmi les alliés proches des États-Unis.

La Turquie, membre de l’Otan, étudie une adhésion pleine à l’OCS tout en conservant ses liens occidentaux. Les Émirats arabes unis, partenaire stratégique de Washington dans le Golfe, auraient selon des sources citées par le South China Morning Post envisagé d’utiliser le renminbi pour des paiements pétroliers. Ce sont des signaux forts.

L’équation est mécanique : une fois qu’une alternative crédible existe, la menace de sanctions perd une partie de son effet dissuasif. Ce n’est pas que le dollar soit remplacé – il reste largement dominant. Mais le monopole de la coercition financière américaine se fissure.

La BAII, pilier silencieux d’un ordre financier alternatif

L’infrastructure financière chinoise ne se limite pas à CIPS. La Banque asiatique d’infrastructure et d’investissement illustre la profondeur de cette architecture. Lancée en 2016 malgré l’opposition de Washington, la BAII compte aujourd’hui 111 membres approuvés, dont 17 États du G20 et tous les souverains notés AAA à l’exception du Liechtenstein.

En dix ans, elle a approuvé près de 70 milliards de dollars pour 361 projets dans 40 pays. Ce chiffre n’est pas anecdotique : il traduit une capacité de financement concrète, structurée, et largement acceptée par des économies qui ne sont pas des opposants idéologiques aux États-Unis.

La proposition de créer une Banque de développement de l’OCS, évoquée lors du sommet de Bichkek, n’a pas abouti cette année. Mais le fait qu’elle soit de nouveau discutée montre que l’ambition institutionnelle reste intacte.

Brics et OCS : deux forums, un même message

Le sommet des Brics à New Delhi a réuni les 11 membres du bloc en septembre. La déclaration adoptée à l’unanimité appelle à la « retenue maximale » au Moyen-Orient et critique explicitement les sanctions unilatérales non autorisées par le Conseil de sécurité de l’ONU. Elle vise aussi la guerre commerciale sans nommer les États-Unis.

À Bichkek, les 10 membres de l’OCS ont publié 27 documents lors du 25e anniversaire du bloc. La déclaration de Bichkek condamne les frappes militaires américaines et israéliennes en Iran comme des violations du droit international. Ce front diplomatique commun peut être interprété comme le reflet d’un consensus plus profond qu’il n’y paraît.

Allen Carlson, politologue spécialiste de la politique étrangère chinoise à l’université Cornell, l’énonce sans détour : « Les Brics sont le cœur de l’ordre international émergent », avec la Chine en son centre. Il ajoute que Trump et ses conseillers semblent encore croire que le monde tourne autour de Washington, mais que ce n’est plus le cas. Cette lecture peut être discutée, mais elle reflète une tendance documentée par les faits du sommet.

L’article de Chinecroissance sur Brics 2026 et la proposition d’IA open source de Xi Jinping montre comment Pékin utilise ce bloc pour projeter une vision alternative sur des sujets technologiques, au-delà du seul terrain financier.

Hong Kong, nœud stratégique entre deux systèmes

Pour Hong Kong, les enjeux sont très concrets. La ville abrite le système CHATS (Clearing House Automated Transfer System) en renminbi offshore, directement connecté à CIPS. C’est le point de jonction entre le circuit financier chinois et les flux internationaux.

Hong Kong a historiquement prospéré en servant d’interface entre des systèmes rivaux, sans choisir l’un contre l’autre. La montée en puissance de CIPS renforce ce rôle plutôt qu’il ne le menace. La place financière dispose d’un avantage structurel si les échanges en yuan continuent de croître.

Table de sommet diplomatique international avec drapeaux de plusieurs nations
Les sommets Brics et OCS de septembre ont affiché un front commun contre les sanctions unilatérales. (Illustration générée par IA)

Ce que ce basculement révèle vraiment

Il serait inexact de présenter ce changement comme une victoire totale de Pékin. Le dollar domine toujours l’essentiel du commerce mondial. CIPS reste très loin de Swift en volume global. Et le bloc Brics reste traversé de tensions internes profondes – l’Inde refuse, par exemple, d’aller trop loin sur la dédollarisation.

Ce qui change, c’est la nature de la contrainte. Les sanctions américaines ne sont plus une certitude absolue pour les États qui disposent d’alternatives. Le coût politique et économique de la résistance reste élevé, mais il baisse. Et c’est cela qui érode le rapport de force.

Krugman le formule ainsi : les États-Unis ont perdu un outil de coercition non militaire, celui que leur donnait la domination du dollar dans la finance internationale. C’est une perte stratégique de long terme, pas un effondrement immédiat.

Ce qu’il faut retenir

  • CIPS a traité 134 milliards de dollars par jour en mars, propulsé par la guerre en Iran.
  • L’Iran règle en yuan ses droits de passage dans le détroit d’Ormuz, hors du circuit Swift.
  • Des alliés des États-Unis, dont les Émirats arabes unis, envisagent des paiements en renminbi pour le pétrole.
  • La BAII compte 111 membres et a approuvé 70 milliards de dollars en dix ans, ancrant l’alternative financière chinoise.
  • Les sanctions américaines restent puissantes mais perdent leur caractère incontournable dès lors qu’une alternative crédible existe.
Analyse Chinecroissance

Ce que révèle ce moment, c’est moins la montée en puissance de la Chine que l’érosion de la crédibilité américaine comme garant d’un ordre mondial stable. Washington a utilisé le dollar comme arme trop souvent et trop brutalement, y compris contre des alliés proches. La Chine a simplement construit une sortie de secours que de plus en plus de pays empruntent. CIPS n’est pas encore Swift. La BAII n’est pas encore la Banque mondiale. Mais l’alternative existe, fonctionne, et s’étend. Pour les entreprises et les investisseurs français qui travaillent avec des marchés émergents, ce basculement est déjà une réalité opérationnelle : les circuits de paiement se multiplient, et ignorer l’infrastructure financière chinoise devient de plus en plus coûteux.

Un nouvel équilibre encore instable, mais déjà visible

Le rapport de force financier mondial n’a pas basculé. Mais il se rééquilibre, lentement, sous la pression de décisions américaines que même des alliés proches jugent excessives. La leçon de la guerre en Iran est aussi financière : un pays sous sanctions peut survivre, et même commercer, si une infrastructure alternative est disponible.

Ce mouvement de fond est difficile à inverser par voie de décrets ou de contre-sanctions. Il demande une réponse structurelle que Washington n’a pas encore esquissée.

Vous pensez que le dollar peut résister à cette érosion, ou que le basculement est déjà irréversible ? Dites-le en commentaire.

Sources : South China Morning Post

(Les illustrations de cet article ont été générées avec Gemini)
Qu'est-ce que CIPS et en quoi diffère-t-il de Swift ?
CIPS (Cross-Border Interbank Payment System) est le système interbancaire transfrontalier chinois, qui permet des règlements en yuan entre banques dans le monde entier. Swift est un réseau belge qui gère la majorité des transactions internationales, mais dont l’accès peut être bloqué sous pression américaine. CIPS fonctionne hors de ce circuit, ce qui permet à des pays sous sanctions américaines de continuer à commercer en yuan sans être détectés ni bloqués par le Trésor américain.
Comment l'Iran contourne-t-il les sanctions américaines grâce à la Chine ?
L’Iran accepte des paiements en yuan pour les droits de passage dans le détroit d’Ormuz. Ces transactions transitent par la Banque de Kunlun via CIPS, entièrement hors du système Swift et donc hors de portée du contrôle américain. L’Iran accepte aussi des cryptomonnaies. Ce mécanisme, utilisé à grande échelle pendant la guerre, a démontré concrètement que les sanctions peuvent être contournées si une infrastructure alternative est disponible.
Pourquoi des alliés des États-Unis envisagent-ils d'utiliser le renminbi ?
Des pays comme les Émirats arabes unis ou la Turquie, traditionnellement proches de Washington, montrent des signes d’intérêt pour le renminbi dans leurs transactions pétrolières ou commerciales. Ce comportement s’explique moins par une sympathie idéologique pour la Chine que par une volonté de se prémunir contre le risque d’être eux-mêmes un jour visés par des sanctions américaines, ou simplement de disposer d’options alternatives dans leurs échanges commerciaux.
La domination du dollar est-elle vraiment menacée ?
Le dollar reste de loin la monnaie dominante du commerce et des réserves mondiales. CIPS est encore très loin de Swift en volume global. Mais ce qui change, c’est la nature de la contrainte : les sanctions américaines perdent leur caractère inévitable dès lors qu’une alternative crédible existe. C’est le pouvoir de coercition financière qui s’érode, pas la domination commerciale du dollar à court terme. L’économiste Paul Krugman, cité par le South China Morning Post, qualifie ce glissement de défaillance financière stratégique pour les États-Unis.

Pierre Woo

Pierre Woo est le fondateur et le directeur de la publication de Chinecroissance, créé en 2009. Il a vécu environ cinq ans à Shanghai et parle mandarin et cantonais. Après près de dix ans chez Marco Vasco, jusqu'à la direction marketing, puis cofonder l'agence SEO 99digital, il dirige aujourd'hui Daremonkey, une agence d'automatisation et d'IA. Il sélectionne les sujets et relit les articles publiés.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *