La pomme cannelle taïwanaise : Pékin promet d’en acheter plus, Taipei crie au piège
La Chine vient d’annoncer une hausse de ses importations d’atemoya, une pomme cannelle hybride cultivée dans le comté taïwanais de Taitung. Derrière ce geste commercial apparemment bienveillant, le ministère taïwanais de l’Agriculture voit une manœuvre délibérée. Il parle d’un piège économique classique, destiné à rendre les agriculteurs dépendants avant de les abandonner. C’est le même scénario qui avait frappé les producteurs d’ananas en 2021.
- La Chine promet d’acheter davantage d’atemoyas taïwanaises, une spécialité du comté de Taitung.
- Taipei dénonce une stratégie de dépendance économique, qualifiée de « lever, piéger, tuer ».
- Le précédent de l’ananas en 2021 alimente les craintes des producteurs.
- La question divise aussi la politique intérieure taïwanaise.
Une promesse d’achat qui inquiète plutôt qu’elle ne rassure
L’atemoya est un fruit à écailles vert foncé, en forme de cœur. Sa chair blanche et crémeuse en fait une spécialité recherchée, produite principalement à Taitung, dans le sud-est de Taïwan. La Chine en est l’un des principaux acheteurs.
Début juillet, lors d’un forum commercial organisé à Xiamen – ville portuaire face au détroit de Taïwan -, des entreprises chinoises ont annoncé vouloir augmenter leurs achats de ce fruit. L’annonce s’inscrivait dans un plan plus large d’expansion des importations taïwanaises, incluant poissons et thés. Des hommes d’affaires et des élus de l’opposition taïwanaise y participaient, malgré l’interdiction officielle du gouvernement central de Taipei.
Le Conseil des affaires du continent a depuis averti que les participants pourraient faire l’objet d’enquêtes. Pour Taipei, ce forum n’était pas une main tendue. C’était le début d’un engrenage connu.
- 2021 : la Chine interdit les importations d’ananas taïwanais, causant de lourdes pertes aux agriculteurs.
- 2021 : suspension des importations d’atemoyas par Pékin, invoquant des raisons phytosanitaires.
- 2023 : reprise partielle des importations d’atemoyas chinoises.
- 2024 : Pékin impose des taxes supplémentaires sur les atemoyas taïwanaises.
- Pékin considère Taïwan comme son territoire et n’exclut pas le recours à la force pour le récupérer.
- La Chine a multiplié les manœuvres militaires autour de l’île ces dernières années, y compris des simulations de blocus.
- Les outils non militaires de pression – dont les restrictions commerciales – font partie d’un arsenal reconnu par de nombreux observateurs.

La stratégie du « lever, piéger, tuer » selon Taipei
Le ministère taïwanais de l’Agriculture a été direct. Dans un communiqué, il décrit un schéma en trois temps : Pékin stimule la production locale par des achats massifs, crée une dépendance, puis coupe l’accès au marché sans préavis.
« D’abord, la Chine effectue de grands achats pour montrer sa bonne volonté et encourage les agriculteurs à cultiver des atemoyas. Ensuite, elle impose unilatéralement des restrictions à l’exportation sans avertissement », écrit le ministère. Ce mécanisme est qualifié de processus « lever, piéger, tuer » – une formule qui résume une logique d’instrumentalisation économique.
L’historique récent donne du crédit à cette lecture. La Chine a suspendu les importations d’atemoyas en 2021 pour des raisons phytosanitaires, avant de les reprendre partiellement en 2023 et de leur appliquer des taxes en 2024. Cette succession de revirements a fragilisé les producteurs. Le ministère souligne que Pékin développe parallèlement sa propre filière d’atemoya, ce qui menace directement les exportateurs taïwanais à terme.
Le précédent de l’ananas : quand le fruit devient arme politique
Le souvenir de 2021 reste vif. Cette année-là, la Chine avait brutalement interdit les importations d’ananas taïwanais, invoquant là encore des problèmes sanitaires. Le choc avait été immédiat pour les agriculteurs.
La réaction à Taïwan avait pris une tournure inattendue : un mouvement de consommation patriotique s’était spontanément organisé. Les Taïwanais avaient massivement acheté des ananas locaux pour compenser la perte du marché chinois. Ce réflexe collectif avait amorti le choc, mais l’épisode avait révélé la fragilité structurelle d’une filière trop dépendante d’un seul débouché.
Beaucoup voient aujourd’hui l’atemoya emprunter le même chemin.
Une fracture politique qui dépasse les vergers
Le dossier a rapidement quitté les exploitations agricoles pour envahir l’arène politique taïwanaise. Le clivage est net. Le gouvernement et le parti au pouvoir s’alignent sur la mise en garde du ministère. L’opposition, elle, accuse Taipei de politiser l’affaire au détriment des paysans.
Des élus du Kuomintang, principal parti d’opposition, ont dénoncé ces avertissements comme contre-productifs. Le maire de Taipei, Chiang Wan-an, est allé plus loin. Il a accusé le Conseil des affaires du continent de « brutaliser » les agriculteurs taïwanais. Pour illustrer la valeur du fruit, il l’a comparé à TSMC, le géant mondial des semi-conducteurs : « Il n’existe pas de pays au monde capable de produire un fruit aussi délicieux et unique que l’atemoya taïwanaise. »
Cette formule traduit une réalité économique : Taitung détient un savoir-faire unique sur ce fruit hybride. Mais elle dit aussi combien l’enjeu agricole est devenu symbolique dans la relation tendue entre les deux rives du détroit.
Ce que Taipei veut faire pour protéger ses agriculteurs
Face à ce risque, le ministère de l’Agriculture taïwanais mise sur la diversification. L’objectif est de réduire la dépendance au marché chinois en développant des filières de transformation locale.
- Production de fruits surgelés
- Fabrication de purées d’atemoya
- Développement de vins à base du fruit
Cette stratégie semble aussi répondre à une leçon tirée de l’épisode de l’ananas. Quand un seul marché étranger absorbe la majorité de la production, un simple changement de politique commerciale à Pékin suffit à déstabiliser toute une filière. La transformation locale permet d’allonger la chaîne de valeur et de toucher d’autres marchés, moins exposés aux tensions politiques.
- La Chine a promis d’acheter plus d’atemoyas taïwanaises, mais Taipei y voit un piège économique délibéré.
- L’historique des suspensions et taxes répétées entre 2021 et 2024 soutient cette lecture.
- Le précédent de l’anaban en 2021 montre que Pékin utilise les importations comme levier de pression.
- L’opposition taïwanaise refuse cette lecture et accuse le gouvernement de nuire aux agriculteurs.
- Taipei veut diversifier la filière pour réduire la vulnérabilité au marché chinois.

Un fruit au cœur de la guerre économique silencieuse
L’atemoya n’est pas un enjeu commercial anodin. Derrière le fruit, c’est toute la mécanique de pression économique entre Pékin et Taipei qui se révèle. L’agriculture, secteur discret et peu médiatisé, devient un terrain d’affrontement stratégique. Les agriculteurs taïwanais, coincés entre les promesses chinoises et les avertissements de leur propre gouvernement, en sont les premiers otages. La question n’est pas seulement de savoir à qui vendre leur récolte. C’est de savoir de qui dépend leur avenir.
Et vous, pensez-vous que Taïwan devrait accepter ou refuser ces achats chinois ? Donnez votre avis en commentaire.
Sources : BBC News
