Accord commercial Chine-États-Unis : pourquoi l’Europe risque de payer la note
Washington et Pékin viennent de publier leurs listes respectives de produits éligibles à des baisses de droits de douane. L’accord, dit « 30 pour 30 », vise 30 milliards de dollars d’échanges de chaque côté. Il cristallise une logique de rapprochement sino-américain qui laisse l’Europe sur la touche – et menace directement ses exportateurs agricoles.
- La Chine liste 1 619 catégories de produits américains éligibles à des baisses tarifaires, dont porc, produits laitiers et whisky.
- Les États-Unis proposent 77 catégories de biens chinois, concentrées sur les produits de consommation courante.
- L’Europe n’est pas à la table, mais ses exportateurs agricoles sont directement exposés à une concurrence américaine renforcée en Chine.
- Ni l’ampleur des baisses ni le calendrier ne sont encore fixés.
Un accord né dans l’ombre d’une guerre tarifaire
L’histoire de cet accord commence il y a un an. Après que les deux puissances se sont imposé mutuellement des droits de douane dépassant 100 %, une trêve a été conclue en Corée du Sud. Ce pacte devait expirer en novembre. Suite au sommet entre Donald Trump et Xi Jinping, le secrétaire au Trésor Scott Bessent a confirmé sa prolongation jusqu’au 10 janvier.
Le Conseil du commerce États-Unis-Chine, créé lors de la visite de Trump à Pékin en mai, a travaillé pendant des mois pour aboutir à ces listes. Les deux parties n’ont pas précisé l’ampleur des réductions de droits ni leur calendrier. Elles ont seulement indiqué que ces biens seraient examinés « dans l’optique d’appliquer des droits réduits de manière réciproque ».
- 30 milliards de dollars d’échanges de chaque côté visés par des baisses tarifaires potentielles.
- 1 619 catégories de produits américains listées par Pékin, contre 77 catégories de biens chinois listées par Washington.
- 1,07 million de tonnes : volume de porc expédié par l’UE vers la Chine en 2025, soit près d’un quart de ses exportations hors du bloc.
- 4,9 % à 19,8 % : droits antidumping chinois déjà appliqués depuis décembre sur le porc européen.
- 7,4 % à 11,7 % : droits antisubventions chinois sur certains fromages et crèmes de l’UE depuis février.
- Xi Jinping a effectué une visite de trois jours à Washington fin septembre, au cours de laquelle les deux pays ont formalisé cet accord sur les « biens non sensibles ».
- La trêve commerciale conclue en Corée du Sud, qui suspendait les droits de plus de 100 % des deux côtés, a été prolongée jusqu’au 10 janvier à la suite de ce sommet.
- L’Union européenne subit depuis décembre des droits antidumping sur son porc en Chine, et depuis février des droits antisubventions sur certains produits laitiers – deux secteurs directement visés par la liste chinoise.

Ce que Pékin veut acheter aux Américains
La liste chinoise est massive : 1 619 catégories de produits. Elle est dominée par l’agriculture. On y trouve le bœuf, le porc, la volaille, les produits de la mer, le fromage, le beurre, les céréales, le vin et le whisky. Pékin s’est également engagé à importer au moins 10 millions de tonnes de charbon américain en 2027 et 2028.
Au-delà de l’agriculture, la liste inclut près de 150 produits en bois et en bois d’œuvre, ainsi que des équipements médicaux : scanners IRM, pacemakers, stents et robots chirurgicaux. Un secteur à forte valeur ajoutée, où les fabricants américains restent compétitifs face à la Chine.
Le soja, premier produit agricole américain exporté vers la Chine, n’apparaît sur cette liste que sous forme de semences destinées à la plantation. Une absence significative, qui semble indiquer que Pékin préserve une marge de manœuvre sur ses achats les plus stratégiques. Le représentant au commerce américain Jamieson Greer a présenté cela comme une ouverture couvrant « environ 30 % des exportations américaines vers la Chine ».
Ce que Washington accepte d’importer de moins cher
La liste américaine est beaucoup plus courte : 77 catégories seulement. Elle se concentre sur des biens de consommation à faible sensibilité politique. On y trouve les feux d’artifice, les décorations de Noël en verre et en bois, les guirlandes lumineuses, les fours à micro-ondes, les grille-pain, les cafetières, le linge de lit, les balles de tennis et les hameçons.
Les jouets sont inclus, avec une restriction notable : ceux équipés de connexions Wi-Fi, Bluetooth ou radiofréquence en sont exclus. Cette ligne rouge technologique n’est pas anodine. Elle illustre que Washington trace une frontière claire entre les biens anodins et tout ce qui touche à la connectivité ou aux données.
Greer a résumé l’équation américaine : offrir aux consommateurs américains des importations chinoises de « biens domestiques, jouets et autres produits que les États-Unis n’importent généralement pas d’autres pays ». Le message est politique autant que commercial.
Le porc européen, premier perdant potentiel
L’Europe n’a pas de siège à cette table. Pourtant, elle pourrait en subir les conséquences directement. Le porc est le secteur le plus exposé. L’UE a expédié environ 1,07 million de tonnes vers la Chine en 2025, avec l’Espagne, les Pays-Bas et le Danemark comme principaux fournisseurs. C’est près d’un quart des exportations de porc européen hors du bloc.
Or les producteurs européens sont déjà en position défavorable. Depuis décembre, leurs exportations vers la Chine supportent des droits antidumping allant de 4,9 % à 19,8 %. Si Pékin réduit simultanément les droits sur le porc américain, l’écart tarifaire se creusera encore davantage. Les éleveurs espagnols et néerlandais pourraient perdre des parts de marché sans que quiconque à Bruxelles ait eu voix au chapitre.
Les produits laitiers et le vin font face à un risque similaire. La Chine applique depuis février des droits antisubventions de 7,4 % à 11,7 % sur certains fromages et crèmes de l’UE. Un avantage tarifaire accordé aux producteurs américains de whisky ou de vin placerait mécaniquement les vins français, italiens et espagnols – et le scotch ou le whiskey irlandais – en retrait.
L’effet miroir : les biens chinois moins chers aux États-Unis
Le risque joue aussi en sens inverse. Des produits domestiques, des jouets et des équipements sportifs chinois moins chers sur le marché américain rendraient plus difficile la concurrence des fabricants européens de produits similaires. Ce n’est pas le scénario le plus médiatisé, mais il est réel.
Les producteurs européens de décoration, de petits électroménagers ou de jouets non connectés vendent aussi aux États-Unis. Si les équivalents chinois entrent avec moins de droits, la pression sur les marges s’intensifie. Le tout sans que l’Europe ait négocié quoi que ce soit en contrepartie.
Cette dynamique peut être lue comme une conséquence directe de l’absence de politique commerciale offensive européenne face à la recomposition sino-américaine. Comme le sommet Trump à Pékin l’avait déjà révélé, l’Europe se retrouve exposée aux effets d’un rapprochement qu’elle observe sans pouvoir l’infléchir.

Une architecture encore incomplète
L’accord « 30 pour 30 » ressemble davantage à un cadre d’intention qu’à un traité en bonne et due forme. Ni l’ampleur des baisses tarifaires ni le calendrier de mise en œuvre n’ont été précisés. Les deux gouvernements ont publié des listes, pas des décrets.
Cette ambiguïté laisse une marge d’interprétation large. Elle signifie aussi que les effets concrets sur l’Europe restent conditionnels. Tout dépendra des taux de réduction effectivement appliqués et de la vitesse à laquelle les deux parties les mettront en œuvre. Une réduction symbolique de 2 % n’aura pas le même impact qu’une suppression totale des droits résiduels.
Les entreprises chinoises et américaines concernées le savent. Elles positionnent déjà leurs stratégies commerciales en anticipation, comme l’avait illustré le rebond des commandes américaines de produits chinois observé avant le sommet Xi-Trump.
- L’accord « 30 pour 30 » vise 30 milliards de dollars d’échanges de chaque côté avec des baisses tarifaires potentielles.
- La liste chinoise couvre agriculture, bois et équipements médicaux américains ; la liste américaine cible des biens de consommation chinois sans connectivité.
- Le porc, les produits laitiers et le vin européens font face à un risque concurrentiel accru en Chine si les droits sur les équivalents américains baissent.
- Ni les taux de réduction ni le calendrier ne sont encore définis : l’impact réel reste conditionnel.
- L’Europe n’a pas participé aux négociations et devra s’adapter à un rapport de force qu’elle n’a pas façonné.
Cet accord illustre une réalité simple : quand Washington et Pékin choisissent de gérer leur relation commerciale directement, l’Europe subit les effets sans avoir voix au chapitre. Les droits antidumping chinois sur le porc européen, entrés en vigueur en décembre, et les droits antisubventions sur les produits laitiers depuis février ne sont pas des coïncidences.
Ils précèdent et accompagnent un accord qui avantage structurellement les producteurs américains sur ces mêmes marchés. L’enjeu pour Bruxelles n’est pas de dénoncer cet accord, mais de négocier ses propres accès au marché chinois avec la même détermination.
La fragmentation européenne, faute d’une stratégie commerciale unifiée et offensive, transforme chaque rapprochement sino-américain en coût pour les exportateurs du continent. Ce n’est pas une fatalité, c’est un choix politique.
Un réveil nécessaire pour Bruxelles
L’accord « 30 pour 30 » n’est pas encore en vigueur. Mais sa logique est claire. Washington et Pékin construisent ensemble un canal d’échanges pour les biens qu’ils jugent non stratégiques, en préservant leurs lignes rouges respectives. L’Europe, elle, reste exposée sur ses points forts agricoles sans avoir obtenu de contreparties équivalentes en Chine.
Et vous, pensez-vous que l’Europe peut encore peser dans la recomposition commerciale sino-américaine ? Partagez votre analyse en commentaire.
Sources : Euronews
