Liao Heng, le scientifique de Huawei qui veut battre Nvidia sans les puces les plus avancées
Liao Heng est l’homme derrière les processeurs Ascend de Huawei, les alternatives chinoises les plus sérieuses aux puces Nvidia. Dans une interview virale sur un podcast économique, ce scientifique en chef a levé le voile sur la stratégie de Huawei face aux sanctions américaines. Son constat est clair : la course aux nanomètres n’est plus le seul terrain qui compte. Ce changement de paradigme peut être lu comme l’un des enjeux les plus structurants de la guerre technologique sino-américaine.
- Liao Heng, ancien enfant prodige passé par Tsinghua et Princeton, dirige la stratégie puces IA de Huawei.
- Coupé des équipements EUV et de TSMC depuis 2019, Huawei a misé sur l’architecture système plutôt que sur le processus de fabrication.
- Huawei revendique pouvoir atteindre l’équivalent d’un procédé 1,4 nanomètre d’ici 2031 sans accès aux machines les plus avancées.
D’une arrogance aveugle à une confiance retrouvée
Liao Heng a rejoint HiSilicon, l’unité de conception de puces de Huawei, en 2016. À l’époque, il doutait que la Chine puisse un jour produire des semi-conducteurs de classe mondiale. Ce scepticisme venait de son parcours. Entré à Tsinghua à 14 ans en 1987, il avait ensuite rejoint Princeton pour ses recherches postdoctorales avant de passer plus d’une décennie aux États-Unis.
Travailler à l’étranger, dit-il, engendre souvent une « arrogance aveugle » : la conviction que seules les entreprises occidentales sont capables d’innover vraiment. La réalité l’a convaincu du contraire rapidement. Chez Huawei, l’unité HiSilicon finalisait des dizaines de nouveaux designs de puces chaque année, sans un seul échec en production de masse. « Un tel taux de réussite montre que chaque équipe est hautement qualifiée », a-t-il déclaré.
- 1987 : Liao Heng entre à l’université Tsinghua à 14 ans.
- 2019-2020 : sanctions américaines coupant Huawei de TSMC et des logiciels de conception avancés.
- 2031 : horizon visé par Huawei pour atteindre l’équivalent d’un procédé 1,4 nanomètre via la loi Tau.
- Plusieurs milliers de processeurs Ascend peuvent être reliés en « supernœuds » via l’architecture CANN.
- Les États-Unis ont interdit à TSMC de fournir Huawei en puces avancées à partir de 2020, coupant également l’accès aux machines de lithographie EUV nécessaires aux procédés les plus fins.
- Nvidia domine le marché mondial des puces IA grâce à ses GPU et à son écosystème logiciel CUDA, référence incontournable pour les développeurs.
- La Chine cherche à construire une filière semi-conducteurs autonome, portée notamment par HiSilicon et ses processeurs Ascend destinés à l’IA.

Tenir sous les sanctions : la psychologie d’un héros de guerre
Les sanctions américaines de 2019 et 2020 ont frappé Huawei de plein fouet. La société a perdu l’accès à TSMC, le géant taïwanais de la fabrication de puces, ainsi qu’aux logiciels avancés de conception. La feuille de route technologique a dû être entièrement repensée, du processeur Ascend 910 pré-sanctions jusqu’à l’Ascend 950 post-sanctions.
Pour décrire l’état d’esprit interne à cette période, Liao a utilisé une image forte. Il a comparé l’attitude de Huawei à celle de Dong Cunrui, un héros de guerre chinois légendaire qui s’est sacrifié pour détruire une fortification ennemie. « Imaginez que vous tenez la charge explosive comme Dong Cunrui. Vous ne pensez pas à vos propres sentiments. Vous faites face à une difficulté, et vous voulez juste la résoudre. »
Ce cadrage révèle une volonté institutionnelle de transformer la contrainte en moteur. Coupé des équipements EUV les plus performants, Huawei a misé sur d’autres leviers techniques.
La loi Tau : contourner les nanomètres par l’architecture
Sans accès aux machines de lithographie EUV, Huawei a orienté ses ingénieurs vers l’architecture système. Concrètement, la société utilise des techniques comme l’empilement de puces, les interconnexions optoélectroniques et son outil logiciel open source CANN. Ces technologies permettent de relier des milliers de processeurs en « supernœuds » unifiés.
En mai, Huawei a dévoilé la loi Tau – un cadre de conception qui revendique pouvoir atteindre des densités de transistors équivalentes à un procédé 1,4 nanomètre d’ici 2031. Cela sans accéder aux équipements de pointe aujourd’hui bloqués par les contrôles américains à l’exportation.
Cette approche semble indiquer un vrai changement de paradigme. Elle arrive précisément au moment où la loi de Moore – l’observation selon laquelle la puissance de calcul double tous les deux ans environ – commence à atteindre ses limites physiques. Nvidia et TSMC font face au même plafond, même s’ils disposent de meilleurs outils de fabrication.
Plusieurs analystes nuancent toutefois l’avancée. Les concurrents mondiaux équipés des machines les plus avancées conserveraient un avantage structurel. Les méthodes de Huawei créent aussi de nouveaux défis : gestion thermique, rendements de fabrication, packaging 3D avancé.
CUDA n’est plus l’horizon indépassable
L’un des arguments les plus frappants de Liao concerne le logiciel. Nvidia doit sa domination autant à son écosystème CUDA qu’à ses puces elles-mêmes. CUDA est le langage de programmation qui permet aux développeurs d’exploiter les GPU Nvidia. En imiter les fonctions, dit Liao, serait un piège garantissant une éternelle deuxième place.
Huawei a donc choisi une autre voie : la co-conception matériel-logiciel, en optimisant ses processeurs Ascend pour des charges de travail IA spécifiques plutôt que de chercher à reproduire CUDA. Liao salue également les avancées d’entreprises comme DeepSeek, qui ont utilisé l’activation sparse et des algorithmes complexes pour réduire drastiquement les besoins en puissance de calcul.
« Le mur protecteur de l’écosystème CUDA disparaît rapidement, car il n’est plus l’interface principale », a-t-il affirmé. Cette affirmation reste à nuancer : CUDA demeure la référence dominante pour la grande majorité des développeurs IA dans le monde.
L’énergie comme avantage stratégique chinois
Liao reconnaît franchement que les puces chinoises consomment davantage d’énergie que les productions de TSMC. Mais il renverse l’argument. Selon lui, le vrai écart entre la Chine et ses concurrents se situe dans le coût de l’énergie, pas dans les nanomètres. « La Chine dispose d’une abondance d’énergie », dit-il.
Cette lecture peut être interprétée comme une tentative de redéfinir les critères de compétitivité dans un secteur où les centres de données IA consomment des volumes d’électricité croissants. La capacité à fournir de l’énergie bon marché peut effectivement devenir un facteur différenciant à l’échelle des grandes infrastructures de calcul.
Huawei affirme ainsi pouvoir créer une infrastructure de calcul IA autosuffisante, combinant puces Ascend, logiciel CANN et ressources énergétiques domestiques. L’enjeu dépasse la seule compétition technologique : c’est la souveraineté numérique de la Chine qui est en jeu.
- Liao Heng a transformé les sanctions américaines en accélérateur d’innovation architecturale chez Huawei.
- La loi Tau vise l’équivalent d’un procédé 1,4 nm d’ici 2031 sans machines EUV avancées.
- Huawei mise sur la co-conception matériel-logiciel plutôt que de copier l’écosystème CUDA de Nvidia.
- L’abondance énergétique chinoise est présentée comme un avantage compétitif dans la course à l’IA.
- Des analystes rappellent que les fabricants disposant d’équipements de pointe gardent un avantage réel.

Une guerre technologique qui se joue aussi dans les têtes
Le parcours de Liao Heng – de Princeton aux laboratoires de HiSilicon – résume à lui seul la transformation en cours dans l’industrie technologique chinoise. Ce n’est plus seulement une question de machines ou de brevets. C’est une question de méthode, de culture d’ingénierie et de capacité à innover sous contrainte. Huawei a choisi de redéfinir les règles du jeu plutôt que de les subir. Si la loi Tau tient ses promesses, la carte des semi-conducteurs mondiaux pourrait être redessinée bien avant 2031.
Et vous, pensez-vous que la stratégie architecturale de Huawei peut réellement combler l’écart avec Nvidia ? Partagez votre analyse en commentaire.
Sources : South China Morning Post
