Enrico Letta : la souveraineté nationale est un cadeau fait à la Chine et aux États-Unis
L’Europe dispose de 33 000 milliards d’euros d’épargne privée. Mais 300 milliards partent chaque année s’investir hors de l’UE, principalement aux États-Unis. Pour l’ancien président du Conseil italien Enrico Letta, ce paradoxe illustre parfaitement le problème européen : trop fragmentée, trop lente, trop repliée sur des souverainetés nationales qui profitent davantage à Washington et à Pékin qu’aux Européens eux-mêmes. Sa conclusion est tranchée : sans souveraineté européenne, l’UE livre un avantage stratégique à ses deux grands rivaux.
- Enrico Letta estime que la souveraineté nationale fragilise l’Europe face à la Chine et aux États-Unis.
- L’UE dispose de 33 000 milliards d’euros d’épargne, mais 300 milliards s’investissent hors de ses frontières chaque année.
- La crise du Groenland a accéléré la prise de conscience des dirigeants européens.
La souveraineté nationale, un avantage offert à Pékin et Washington
Enrico Letta ne mâche pas ses mots. Dans une interview accordée à Euronews, l’ancien chef du gouvernement italien affirme que défendre la souveraineté nationale au détriment de la souveraineté européenne revient à « faire un cadeau aux Américains et aux Chinois ».
Son raisonnement est direct. Face à deux géants économiques comme les États-Unis et la Chine, l’échelle nationale est trop petite pour peser. Seule l’échelle européenne permet une compétitivité réelle. Letta, aujourd’hui doyen de l’IE University et président de l’Institut Jacques Delors, le dit clairement : « Le véritable combat porte sur la souveraineté européenne. »
Ce discours intervient dans un contexte politique sensible. L’annonce de la candidature de Marine Le Pen à la présidentielle française de 2027 a ravivé les craintes à Bruxelles. La dirigeante du Rassemblement national défend une union de nations souveraines, ce qui contraste avec la vision d’une Europe intégrée que prône Letta.
- 33 000 milliards d’euros : le montant de l’épargne privée détenue par les ménages européens.
- 300 milliards d’euros d’épargne européenne investis chaque année hors de l’UE, principalement aux États-Unis.
- 2024 : année de publication du rapport de Letta « Bien plus qu’un marché », socle de la feuille de route européenne actuelle.
- 2027 : horizon des prochaines élections présidentielles françaises, scrutin jugé décisif pour l’avenir de l’UE.
- L’UE cherche à renforcer sa compétitivité face aux États-Unis et à la Chine via la feuille de route « One Europe, One Market ».
- Le rapport Letta de 2024 recommande une intégration plus profonde des marchés financiers, de l’énergie et du numérique en Europe.
- La tentative de Donald Trump de s’emparer du Groenland a été perçue comme un électrochoc par les dirigeants européens début 2025.

L’euro comme modèle : l’identité nationale peut survivre à l’intégration
Face aux partisans du repli national, Letta oppose un argument historique. L’introduction de l’euro avait suscité les mêmes craintes. En Italie, en France, en Allemagne, beaucoup redoutaient de perdre leur identité en abandonnant leur monnaie.
Vingt ans plus tard, le constat est différent. « Nous avons l’euro, qui est un immense succès, et grâce à lui, nous sommes plus forts dans le monde. Et nous n’avons pas perdu nos identités », rappelle Letta. Italiens, Français, Espagnols, Allemands – tous restent ce qu’ils sont, avec la monnaie commune.
Pour lui, la même logique peut s’appliquer à d’autres domaines. L’énergie, la connectivité numérique, les marchés financiers : autant de secteurs où une intégration plus poussée renforcerait l’Europe sans effacer les cultures nationales.
Le choc du Groenland comme déclencheur européen
Quelque chose a changé au sein des institutions européennes depuis le début de l’année. Letta perçoit une « accélération » dans la volonté politique des États membres. Cette dynamique a débuté lors d’une retraite du Conseil européen en février, en Belgique, consacrée à la compétitivité du marché unique.
Mais le vrai électrochoc, selon lui, est venu d’ailleurs. L’ambition affichée de Donald Trump de s’emparer du Groenland – territoire autonome du Danemark, riche en minerais stratégiques – a brusquement rappelé aux dirigeants européens leur vulnérabilité géopolitique.
« Cela a poussé les dirigeants européens à se dire : maintenant, nous devons être sérieux », résume Letta. Cet épisode semble avoir accéléré la mise en oeuvre des recommandations du rapport Letta et du rapport Draghi, qui prônent tous deux un approfondissement du marché unique.
300 milliards d’euros qui financent la concurrence américaine
Le chiffre est frappant. Chaque année, 300 milliards d’euros d’épargne européenne s’investissent en dehors des frontières de l’UE. La grande majorité atterrit dans l’économie américaine, finançant directement les entreprises qui concurrencent les Européens.
Pour Letta, c’est là l’une des failles les plus graves du modèle économique européen. « Nous sommes le continent de l’épargne et des épargnants. Nous sommes les meilleurs dans ce domaine, mais nous utilisons très mal notre épargne », déplore-t-il.
Son rapport de 2024 propose une réponse concrète : créer une Union de l’épargne et de l’investissement (UEI), dotée d’un label européen. L’objectif est double :
- orienter l’épargne des ménages vers les entreprises européennes qui ont besoin de capitaux ;
- offrir aux épargnants un meilleur rendement que celui des livrets bancaires traditionnels.
L’intelligence artificielle : pourquoi les États-Unis dominent
La domination américaine dans la course à l’intelligence artificielle n’est pas le fruit du hasard. Letta l’explique par la structure même du marché financier américain. Ce ne sont pas les États qui financent l’IA aux États-Unis. Ce sont les investisseurs privés, rendus possibles par un marché de capitaux profond, intégré, et efficace.
L’Europe, elle, reste fragmentée. 27 marchés nationaux, 27 régulations différentes, 27 circuits d’investissement distincts. Résultat : les capitaux privés peinent à trouver le chemin des start-ups et des projets technologiques européens.
Letta rappelle que l’Europe n’a pas toujours été à la traîne. « Dans les années 1990, c’était nous qui vendions nos téléphones portables aux consommateurs américains. » Ce n’est pas un plaidoyer nostalgique. C’est un argument pour montrer que l’Europe peut innover – à condition d’en avoir les moyens financiers.

Une feuille de route qui avance, mais lentement
La feuille de route « One Europe, One Market » est directement inspirée du rapport Letta. Elle vise à unifier les marchés de l’énergie, du numérique et des capitaux au sein de l’UE. Les ministres en ont débattu lors du Conseil des affaires générales à Bruxelles.
L’UE a longtemps été critiquée pour la lenteur de ses réactions face aux crises économiques. Letta reconnaît cette inertie. Mais il semble estimer que quelque chose a changé. La pression géopolitique – venue de Trump autant que de Pékin – peut être interprétée comme un accélérateur rare pour les institutions européennes.
Le vrai test sera la capacité des États membres à passer des déclarations aux réformes concrètes. L’intégration financière, en particulier, se heurte à des résistances nationales tenaces. Chaque pays défend ses propres acteurs bancaires et financiers.
- Letta affirme que la souveraineté nationale favorise la Chine et les États-Unis au détriment de l’Europe.
- 300 milliards d’euros d’épargne européenne sont investis chaque année hors de l’UE.
- La crise du Groenland a accéléré la volonté politique d’intégrer davantage le marché unique.
- Une Union de l’épargne et de l’investissement pourrait rediriger ces capitaux vers l’économie européenne.
- La fragmentation financière de l’UE freine son développement technologique, notamment dans l’IA.
Un pari sur l’Europe, au moment où l’unité vacille
La position de Letta est claire et cohérente. Mais elle se heurte à une réalité politique de plus en plus complexe. Les forces souverainistes progressent dans plusieurs États membres. L’élection présidentielle française de 2027 pourrait redessiner les équilibres au sein de l’UE. Dans ce contexte, le pari sur la souveraineté européenne semble plus nécessaire que jamais – et plus difficile à tenir.
Et vous, pensez-vous que l’Europe peut retrouver sa compétitivité sans renforcer son intégration économique ? Partagez votre avis en commentaire.
Sources : Euronews
